Best Seller Actes 1 à 10

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Acte I: Plantage de décor avec un minimum d’effets de manche.

 

 -  Un jour, il faudrait que tu écrives un vrai livre, mon fils…

C’était ma mère qui s’exprimait ainsi.

-   Un vrai…

Elle n’ignorait pas que je comptais à mon actif cinq romans publiés. Pas des best-sellers, mais des livres quand même. Des tirages à la centaine, mais des tirages quand même. Et puis, il s’agissait de vrais livres avec un vrai titre, une vraie couverture en couleur et des pages avec de vrais jolis mots qui racontaient des histoires vraiment sorties de mon imagination. Je comptais un certain nombre de lecteurs, et même quelques fans qui achetaient ma production les yeux fermés. Je n’étais pas D’Ormesson ni Begbeider ou Musso, mais, outre le succès, rien ne me différenciait de ces stars de la plume, ces vedettes du roman, ces décapiteurs de forêt amazonienne. A peine le sentiment de jalousie m’effleurait-il lorsque je croisais ces people sur le petit écran, même si je ne pouvais m’empêcher de penser que j’étais du mauvais côté du tube cathodique.

Je demeurai quelque peu interloqué par cette étonnante réflexion de ma génitrice, bien que je fusse habitué à ce manque de tact qui grandissait proportionnellement avec la sénilité dans laquelle elle s’engouffrait voluptueusement. Il m’arrivait de penser qu’elle abusait de son statut de vieillarde pour se laisser aller à quelques méchancetés bien senties, de celles qui font que l’on a envie de se gratter là ou ça démange.

 Me restait à faire un choix. 

Tuer ma mère ou écrire un best-seller.

 A celui qui affirme – sans originalité aucune – que la nuit porte conseil, je rétorquerai sans hésiter que je ne me souviens jamais de mes rêves.  J’ignore donc dans quel état d’esprit je me réveillai. La seule certitude qui m’habitait était que je me sentais incapable de priver mon père de sa compagne. Encore moins de devenir un oedipe des temps modernes. Puis, attendre cinquante balais pour tuer sa mère relevait d’une évidente tardiveté développementale.

Il me fallait donc écrire un livre à succès.

Quelque chose de fort, de puissant, de grandiose. Un truc qui allait déchirer.

Un tirage à la Houellebecq, un style bien à moi, de l’inconnu, du révolutionnaire, du neuf.

Le défi était palpitant. Mes antécédents cardiaques n’étaient peut-être pas compatibles avec cet ambitieux projet. Le spécialiste avait été très clair quant aux risques que le moindre excès palpitatoire pouvait entraîner sur mon espérance de vie.

Tant pis !

Ma haine tenace à l’égard de la race humaine allait me procurer le sujet sur lequel je pourrais élaborer un récit qui culminerait au sublime, un ouvrage qui me ferait passer du statut d’obscur écrivaillon à celui de ténor de la littérature contemporaine.

C’était plus simple que de tuer maman.

 Il me vint à l’esprit, au premier jour du tremplin sur lequel mon existence allait prendre une battue afin de basculer définitivement vers la félicité, de bâtir mon œuvre sur le thème jubilatoire de l’amour.

Je méditai activement la question, ingurgitant quantité de caféine pour stimuler mon esprit et mon imaginaire engourdi.

L’amour !

L’amour. Foutre dieu de bordel de merde, quel sujet d’une implacable modernitude.

L’inspiration me titillait, provoquant spasmes et excitation. J’étais tel un éphèbe découvrant, ébahi, l’effet bouleversant de l’érection. Le cerveau en ébullition, les sens aux aguets, l’imagination férocement débridée.

Oui, maman, j’allais l’écrire ce livre enfin. J’allais y mettre toutes mes viscères et t’offrir ce chef d’œuvre auquel tu tenais tant.

 Et justement.

Justement, je vivais à l’époque une relation en phase terminale avec une femme dont l’acharnement à se faire sodomiser par mes soins commençait à m’agacer. Je n’y pouvais rien si son étroitesse rectale était à l’image de la profondeur de ses pensées.

Serrées.

J’avais médité la question de l’attraction qui nous avait amenés à mélanger nos sens dans des ébats aussi lamentables que brefs. Je m’étais questionné sur les raisons qui la poussaient à feindre le plaisir, couinant à l’envi tel un goret séparé de sa cochonne de mère. Je n’avais pas fini de ne pas comprendre. Comment avais-je pu lui plaire, lui inspirer quelque désir, lui faire passer le cap de la réalisation extrême, celle de la reproduction ?

Nom de dieu.

J’exultais.

Et jurer me faisait du bien.

L’amour, à force de ne pas comprendre le concept, je sentais que j’allais parvenir à en parler avec talent, avec verve, avec conviction. On ne parle jamais aussi bien que de ce qu’on ne maîtrise pas. Rien ne nous rend aussi éloquent que l’inconnu, l’insaisissable, l’indicible.

J’étais convaincu que sous mes doigts allaient se rédiger les plus belles lignes de toute l’histoire de la Littérature. Ils voltigeraient sur le clavier, mon esprit guidant leurs pas, ma pensée contrôlant chaque geste.

 Lecteurs et (surtout) lectrices sangloteraient à me dévorer. Cette manière d’aborder le romantisme, le réalisme avec lequel j’évoquerais ces si nobles sentiments que sont la passion, le désir, la jalousie (excellent, la jalousie), la possession, la dépendance, l’accoutumance, l’assuétude, tout cela me transporterait vers le panthéon, ce haut lieu où ne reposent que les génies.

L’idée me plaisait.

Putain, génie.

Trop fort, l’idée.[1]

Etre reconnu à ce titre, sommeiller pour l’éternité aux côtés de Victor Hugo, Balzac et François Mitterrand me procurait l’énergie pour avancer vers mon ambitieuse destinée.

 Je craquais les jointures de mes phalanges après m’être passé, à maintes reprises, la paume de la main sur mon crâne désert, lorsque résonna le bruit du butoir sur l’huis.

On sonnait à la porte, en d’autres mots.

L’impromptu me sauvait. Je n’avais pas l’once de la moindre inspiration.

Il avait beau avoir le coup de semonce inquisiteur, le bougre était d’une correction irréprochable.

- Je vous dérange en pleine création, maître ?

Je ne créais rien, mais l’appellation me seyait.

Maître !

Cent septante-quatre centimaîtres de talent!

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Acte II

 

Où le futur Nobel de Littérature rencontre Marcel,

témoin de Jéhovah de son état !

 

 

Le visiteur au débotté avait la mine grave de celui qui pisse aigre et n’orgasme qu’au compte-goutte. Je le laissai mariner dans son impatience tandis que je le dévisageai d’une manière qui m’est assez propre. Le regard qui perce, qui fouille, qui analyse.

- Je vous sens adepte des préceptes de Jéhovah et de ses enseignements bidonnesques, mon brave.

Je l’avais gratifié d’un « mon brave » comme César décernait une oreille ou Sarkozy, un maroquin ministériel. Magnanime, généreux, dans ma grande miséricorde, je pensais que cette manière d’aborder le quidam ne pouvait qu’améliorer la qualité de nos relations naissantes.

La mise du gaillard était assez contrastée eut égard à son statut de sermonneur endoctriné et rémunéré au nombre de signature de carte d’affiliation. Un marcel vert-pistache à l’effigie d’un rockeur décati  bâillait lâchement sur  un short noir au liseré bleu-pâle. Ses espadrilles moka tranchaient avec l’attaché-case argenté qu’il portait au bout du bras droit.

Je supputais de nouvelles stratégies de communication dans le chef des néo-catéchistes, un marketing de proximité dans l’approche vestimentaire. Cela n’empêchait, la constellation de piqûres rouges qui ornaient ces chevilles m’inspirait des inclinaisons à régurgiter. Quant au système pileux qui ornait ses épaules, il confinait à la provocation pour le dégarni que j’étais.

Il allait ouvrir la bouche, car le bougre souhaitait s’exprimer, lorsque je pris la mesure de son délabrement buccal. Jamais, je n’avais perçu les remugles d’une aussi puante margoulette, me dis-je dégoûté, quoiqu’assez fier de la richesse lexicographique dont je pouvais me targuer.

- Je...

- Taisez-vous ! l’interrompis-je. Je vous reconnais volontiers le droit de me contrarier dans mon combat pour la survie de ma mère, mais en aucun cas, je ne vous laisserai psalmodier au sujet de la fin du monde ou vous lancer dans un dithyrambe catastrophiste.

- Je…

- Oui, je sais. Le temps est venu de sauver le monde, de préparer ses bagages pour le grand voyage vers l’éternel, il serait peut-être utile de compter ses slips propres avant d’embarquer vers Dieu…Je connais tout cela. [1]

- Je sais, lui répétais-je, apaisé.

Ce messager d’un hypothétique créateur de l’univers et de la roue de l’infortune était touchant dans ses habits de vacanciers. J’avais envie de lui parler plus longuement des émotions qui m’étreignaient lorsque la figure maternelle burinée par des années de maquillages économiques, me surgit à l’esprit comme l’évidente nécessité de continuer à rédiger cette œuvre qui me mènerait au frontispice de la renommée. C’était la seule manière de sauver la vie de ma mère.

- Voulez-vous que nous continuions cet entretien autour d’un café, d’une bière, d’une absinthe, d’un cervelas ?

Je sentais que mon visiteur n’était que modérément tenté par mes propositions roboratives. Était-il ascète ?

Ou à huit ?

Oui, j’étais drôle.

Aussi.

Et ce n’était pas la moindre de mes qualités.

Je sentais à son regard que cet homme pouvait apporter la touche mystique au récit qui allait consoler ma mère du tissu de cochonneries qui me tenait lieu de panégyrique.

Marcel - car c’est ainsi que j’avais décidé de le baptiser - m’accompagnerait sur le chemin de la création en diluant ses conseils sur la dimension anagogique de mon récit.

- Mais, je ne m’appelle pas Marcel…

Foutredieu !

L’outrecuidant, à peine installé se complaisait déjà dans la contestation.

Je plongeai mon regard dans ses yeux investis de certitudes dogmatiques.

- Et s’il me plaît de vous appeler ainsi, et si cela permet à une vieille femme de vivre encore quelques années, fière de son rejeton, béate à l’idée d’entendre son nom cité parmi les nomibables au prochain Goncourt…

- Evidemment…

Sa bêtise frisait la grossièreté.

- Alors, ajoutai-je, pour cette cause, accepteriez-vous que je vous appelle Marcel ?

 

Il s’installa dans la plus petite chambre.

Une cellule, un lieu austère, à peine chauffé et mal orienté par rapport aux caprices des astres. Mais, il avait choisi.

Rapidement, il s’acclimata à l’ambiance de la maison. Il vaquait, ne séparant jamais de sa valise argentée que j’imaginais bondée d’exemplaires périmés de la Tour de Garde.

Il ne me fallut que quelques minutes pour oublier sa présence.

 


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Acte III

 

Proust, c’est de la merde !

 

 

 

Avant toute chose, il me fallait réfléchir à la police et à la taille. Sans la police, un auteur digne de ce nom n’est rien.

Si ces pages devaient avoir suffisamment de gueule pour pouvoir séduire maman, puis le gratin des éditeurs de la planète, surtout ceux qui œuvrent dans le Dauphiné, il me fallait tailler un costard à ce texte. L’habiller comme pour les grandes occasions, le chausser de neuf, le saper comme un dandy, le rendre aussi élégant qu’un jeune marié qui frétille de la queue de pie.

J’expérimentai différentes pistes, tentai le Garamond, osai le Book Antiqua, abandonnai Gigi avant d’opter résolument pour le Century.

J’étais en nage !

Épuisé par ces expériences calligraphiques, j’optai pour quelques minutes de surf sur la houle déchaînée des rayonnages de ma bibliothèque. Mon doigt glissa sur les tranches poussiéreuses des œuvres que j’avais classées alphabétiquement. Je m’arrêtai à la lettre « P ».

En réalité, il n’y avait plus aucun ouvrage après « P », car c’était là que mon « Q » allait s’installer.

Si à « A », batifolaient Aragon et Arrabal, à « B », on découvrait quelques branleurs de la littérature comme Barjavel ou Beckett, à « C », d’autres comiques du style Camus…[2] Après « P », plus rien ! Juste la place pour les chefs-d’œuvre que je me préparais à rédiger.

A la lettre « Q », ne se trouveraient que Mes Livres.

Après, plus rien. Un vide pélagique, un abîme, le néant.

Tant pis pour San-Antonio, Sartre, Simenon, Stas, Tolstoï, Vargas, Vian, Sternberg, Werber, Zola et tutti quanti, cet écrivain au patronyme ridicule dont j’avais survolé l’œuvre d’un regard hautement dédaigneux frisant l’arrogance tout en poussant de légers soupirs méprisants.

Je décrétai la mort de l’abécédaire de la littérature outre « Q ». Ce « Q » après lequel la révérence serait tirée, irrémédiablement.

A « P », donc, un titre assez nigaud retint mon attention : « A la recherche du temps perdu. » Serein, je crawlais dans l’œuvre de Proust, souriant à l’idée que le bougre ait dû se résoudre à s’éditer lui-même, tant les rebuffades des éditeurs s’amoncelaient sur sa table de travail. Une pile au moins aussi impressionnante que celle où s’entassaient les rappels de facture.  Je soulignai quelques lacunes stylistiques dans les pages, commentai intérieurement les lourdeurs du rythme du texte. En un mot, je ricanais.

Mais du vrai ricanage, pas de la gnognote[3].

De mes entrailles bileuses montaient des pulsions ricassières et je ne comptais pas me priver.

Proust était mauvais.

Archi-mauvais !

Proust c’était de la merde.

De la merde en boîte et je me demandais comment sa mère, née Jeanne Weil, avait pu supporter d’avoir enfanté un tel scribouillard, comment cette bougresse avait pu tolérer la maternité d’un écrivassier à ce point inconsistant. Pauvre madame Proust ! Fallait-il qu’elle engendre pareil ratage, elle qui depuis sa prime enfance portait le fardeau de ses origines à la fois juive et alsacienne, ce qui, tout le monde en conviendra, est un métissage assez calembouresque.

Mais pouvait-on en vouloir à ce pauvre Marcel d’écrire aussi grotesquement ? Lui qui redoutait le printemps et son cortège pollinique comme d’autres craignent les prochaines menstrues de leur compagne. Que chacun crève de ses allergies, bordel ! La mère Proust, non contente de vivre dans la terreur d’expulser de ses entrailles un débile tant elle fut traumatisée par l’attentat dans lequel son mari faillit sombrer, tremblait à chaque retour de la sève printanière. Non point qu’elle redoutât les assauts turgescents de son mari, que nenni, c’étaient ces saletés de poussières vernales qui risquaient d’emporter son fiston dans la tombe.

Définitivement.

Chétif Marcel.

Misérable crapoussin.

Mais quelle idée de vouloir faire de cette erreur statistique un auteur célèbre, alors que moi, je pétais la forme et que pas une ligne ne sortait de mes doigts agiles et manucurés voletant par dessus le clavier azerty[4].


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Acte IV

 

Maigret et le Jéhovah

 

 

 

Je pestais contre mon nouveau locataire qui avait la satanée manie de croquer des éclats d’ail crus. Outre ses neurones merdeux, son haleine s’apparentait à un cloaque. Elle rappelait le vieux cadavre, le bouillon de culture qui caractérise la macération du corps mort. Dégueulasse.

- Y a quelqu’un qui vous demande…

Il marmonnait comme un grincheux, ne bougeant pratiquement pas les lèvres en s’exprimant. Comme si cet exercice le fatiguait. En réalité, cette obstruction labiale lui permettait d’atténuer les effets dévastateurs de ses exhalaisons aillées.

- Je crois que c’est la police ! s’exclama-t-il.

- La police ? lui répondis-je, fort à propos.

- Un type avec un imperméable et une pipe, c’est forcément un policier, ajouta Marcel, dans un splendide élan tautologique.

Comme il était brave et simple le niais cornichon qui officiait à mon service !

Sa puissance réductrice me soufflait, sa capacité à s’imbiber de cette pensée dogmatique qui transforme automatiquement un homme avec un imperméable et une pipe en policier me  sidérait.

- Dois-je le faire entrer ?

Il me tirait de la méditation, me rappelant à tous mes devoirs. On ne laisse pas la police sur le trottoir.

Une silhouette massive se découpait dans la lueur du jour.

- Puis-je vous parler quelques instants ? me demanda le visiteur.

L’homme avait la voix rauque du consommateur patenté de tabac et, le détail avait échappé à mon laquais, il portait un chapeau mou dont il avait pincé le bord entre le pouce et l’index à mon arrivée.

Son visage ne m’était pas inconnu.

- A qui ai-je l’honneur ? lui demandais-je, lui rappelant ainsi qu’en matière de civilité, il faisait preuve de quelques lacunes.

- Désolé. Maigret. Commissaire Maigret. Police judiciaire, quai des Orfèvres, 36 à Paris.

- Enchanté, lui répondis-je.

Ce nom m’était parfaitement inconnu.

- Puis-je entrer ?

- Je vous en prie.

Il se dirigea droit vers la cuisine, comme s’il connaissait la maison. S’approchant du radiateur, il fit pivoter la vanne thermostatique de manière à augmenter la température ambiante.

- Fait pas chaud chez vous…

- Depuis Copenhague, nous tentons de réduire les émissions de CO², lui répondit Marcel, lâchant par la même occasion un fumet nauséabond.

Le commissaire haussa les épaules, referma le col de sa gabardine, s’assit sur une chaise, tapota sa pipe sur la semelle de son pied et réclama à boire.

Tout cela en même temps.

Cet homme était impressionnant.

Prévisible, aussi.

- Un verre de blanc, ça ira ! ajouta-t-il.

De sa poche, il sortit une bonne blague.

Lentement, il bourra sa pipe de gros cul[5].

Cela dura longtemps.

Tout en poussant de son pouce le tabac dans le fourneau, il observait Marcel, l’œil droit mi clos[6]. Dans la cuisine l’ambiance était pesante, lourde. Nous étions trois, mais tellement seuls.

Le commissaire alluma sa pipe et aspira une longue bouffée. Puis une deuxième et une troisième. Très rapidement, il disparut dans un cumulo-nimbus impressionnant.

Marcel et moi pleurions.

Le tabac piquait les yeux d’une manière atroce.

- Je comprends votre douleur.

Maigret venait de rompre le silence épais qui régnait dans la pièce surchauffée.

- Asseyez-vous, ajouta-t-il. J’ai quelques questions à vous poser.

Il nous désigna deux chaises, en face de lui. Nous nous exécutâmes, malgré notre farouche opposition à la peine de mort.

Le policier se racla la gorge, le sol n’étant pas mouillé et nous posa la question à laquelle nous nous attendions.

- Que faisiez-vous la nuit du 27 décembre 1986 au 22 avril 1987 ?

Tandis que je tentai de me remémorer cette longue nuit, je sifflai admiratif.

- Comment savez-vous, commissaire, que cette année-là, je passai l’hiver à Uusikaupunki[7] ?

- La collaboration avec la police finnoise est très au point, savez-vous.

La réponse avait fusé.

Je notai, limier extrêmement fin, la touche liégeoise dans le parler de l’homme à la pipe.

- Seriez-vous natif de la cité ardente, Commissaire ? lui demandais-je, tentant par cette habile manœuvre de détourner l’interrogatoire.

- Ne tentez pas de détourner l’interrogatoire, me lança-t-il.

Il était très fort, le bougre. Il venait exactement de répéter tout haut ce qui m’était passé au travers de l’esprit.

Marcel, peu concerné par mes vacances dans le grand Nord et mes futurs déboires avec la justice, s’était levé, entamant un inventaire minutieux du frigidaire.

- Vous mangerez avec nous, commissaire ?

- J’ai connu des tentatives de corruption plus subtiles…

C’était sa façon d’accepter l’invitation.

 

Il mangea lentement. Silencieux, il avalait la brandade de morue, ignorant que Marcel et moi pouffions de rire.

Maigret se leva d’un mouvement lourd.

Son visage se convulsa, mais il parvint à contenir le rot qui lui tenaillait l’œsophage.

- Madame Maigret n’aurait pas fait mieux, lança-t-il. Maintenant, si vous le permettez, je vais aller me coucher. Si vous vouliez bien me réveiller demain vers 6 heures, ce serait très aimable.

Tandis que Marcel opinait, je branlai du chef.

Le flic ajouta :

- Pour le petit déjeuner, du café noir, beaucoup de café noir et quelques croissants. Cela suffira.

Il monta les escaliers doucement, faisant craquer les sixième, neuvième et quinzième marches du vieil escalier.

Se croyant à l’abri des oreilles indiscrètes, une fois sur le palier, Maigret péta abondamment. Un chapelet sonore qui fit sourire mon esclave.

- Sacré Jules, s’esclaffa Marcel. Il ne changera donc jamais.


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Acte V

 

Où l’auteur s’astique en solo

 

 

 

Optant pour la sincérité, la transparence, la translucidité au sujet de mes sentiments - j’étais quand même occupé à écrire un best-seller et je me devais de tout donner – j’avais pris la décision de coucher sur le papier, de grand matin, les rêves qui me hantaient la nuit durant.

Très honnêtement, j’avais ressenti quelques difficultés à trouver le sommeil. Comme à l’habitude, je m’étais allongé, un livre de cuisine sous le bras. J’adorais parcourir ces ouvrages avant de m’endormir. Hier soir, j’avais jeté mon dévolu sur un épais ouvrage intitulé « A la recherche du pain perdu ». Au chapitre 2, les premiers effets s’étaient manifestés. Une timide érection avait titillé le bas de mon ventre. La recette de la madeleine m’autorisa à ressentir dans sa plénitude les effets de la surrection pénienne.

Putain de gourdin ! m’écriais-je, tentant de dissimuler mon enthousiasme en introduisant dans ma bouche un coin de drap de lit que je suçotai, constatant que le nouvel Omo avait vraiment un goût infect.

J’étais convaincu que Maigret ne dormait que d’une oreille, laissant l’autre à l’affut du moindre bruit dans la maison. Les grands enquêteurs ne dorment jamais, c’est bien connu. Et s’il percevait le moindre ahanement de satisfaction dans la chambre voisine, sûr que l’expérimenté policier déboulerait, tel Sigmund Freud, pour s’enquérir des raisons pour lesquelles je m’adonnais à de telles pratiques solitaires. Oserais-je lui avouer que c’était en hommage à Marcel Proust que je me masturbais quotidiennement un livre de cuisine en main, l’autre bien accrochée à l’énorme matraque qui me tenait lieu de sexe ?

Franchement, non !

 

Au petit matin, je me levai, satisfait d’avoir écrit un chapitre hautement érotique de l’œuvre qui allait enfin faire éclater l’immensité de mon talent à la face ébahie d’un monde qui m’ignorait. Et surtout, épater maman !

La bouche pleine, Maigret grogna quelque chose d’incompréhensible. Sans doute un mot de bienvenue ou une réflexion sur la qualité de mon sommeil, la teneur de mes rêves.

Déglutissant une gorgée de café, il m’apostropha.

- Je vais vous demander de passer au quai, nous devons prendre votre déposition.

Je n’eus pas l’occasion d’exprimer ma désapprobation.

- Je suppose que vous n’y voyez aucun inconvénient ?

Malgré les nombreux séminaires sur l’assertivité auxquels j’avais participé, j’étais dans l’incapacité de dire non. Cela faisait des années que je me battais pour apprendre à frapper vigoureusement mon poing sur la table et exprimer mon désaccord, mon refus, mon opposition.

Le commissaire déploya son immense carcasse et passa son manteau sur ses épaules. Il fit grincer la chaise en la glissant sous la table et regarda Marcel avec une tendresse bougonne.

- Je rentrerai peut-être assez tard, ce soir. Ne m’attendez pas pour le dîner.

Marcel baissa les yeux et débarrassa la table du commissaire.

- Pas de problème, Jules. Je préparerai une blanquette de veau. Quand tu seras de retour, je n’aurai qu’à la réchauffer.

Le commissaire prit congé, persuadé qu’il ferait bonne chair ce soir. Il adorait la blanquette de veau. Surtout celle de Marcel.

 

Emu, j’observai le policier s’en aller. La porte s’ouvrit et un froid glacial envahit la demeure. Le jour venait à peine de se lever et Maigret partait vers son destin.

Il me restait à me préparer pour me rendre à la PJ.

Je mesurai seulement que je n’avais aucun alibi pour la nuit du 27 décembre 1986 au 22 avril 1987.

J’étais dans la merde.

Noire !


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Acte VI

 

Zoom sur le pubis d’Amélie Nothomb

 

 

 

Je me creusais les méninges tout en me grattant les testicules[8] dans un bain tiédasse lorsque Marcel fit irruption dans la pièce d’eau.

- Amélie est arrivée, lança-t-il, comme si la petite Nothomb passait tous les jours à la maison pour donner un coup de main aux corvées ménagères. Il était vrai qu’elle et moi entretenions d’assez étroites relations, et comme, je me sentais bien, barbotant dans l’eau, je suggérai à Marcel de la faire entrer. Qu’importait que je fusse nu. Qu’importait qu’elle vît mes attributs, elle qui les accordait si bien.

Elle était menue et ridicule sous les plumes de  paon qui lui ornait le couvre-chef. Sans prendre la peine de se découvrir et comme chaque fois qu’elle nous rendait visite, elle embrassa mon valet à pleine bouche pendant près de trois minutes. Véritable apnée dans un aïoli faisandé. Elle lui trouvait, affirmait-elle, une saveur étrange, le véritable relent vital qui se dégage de ce garçon est étonnant, continuait-elle, essuyant la commissure spumeuse de ces lèvres du revers de sa manche griffée des plus hauts couturiers.

- J’aimerais que vous me prêtiez Marcel, mon ami. Je trouve que votre laquais transcende le putride dont je me nourris. Pour peu, il me ferait aimer l’ail. Elle utilisait ce fond de raucité dans la voix, ce côté éraillé, cette écorchure laryngale avec talent, pinçant ses lèvres carmins pour chuinter à la manière des habitants du Brabant wallon, capitale mondiale du parler prout-prout[9].

- Pourriez-vous me rendre un petit service, Amélie ? lui demandais-je.

- Absolument. Et en échange, aurais-je droit aux faveurs de Marcel pendant quelques jours ?

- Mais, il y a danger…

Je ne voulais pas échanger mon larbin, fût-ce contre deux barils de Pétrus 1959.

- Ne disais-je pas, dans un texte qui fit soixante-douze mille exemplaires le premier mois de sa sortie : « Le risque c’est la vie même. On ne peut risquer que sa vie. Et si on ne la risque pas, on ne la vit pas. »

Amélie parlait comme du Nothomb dans le texte.

- Et de quoi s’agit-il ?

- Un alibi. J’ai besoin d’un alibi.

- Mais, je vous offre tous les alibis du monde…

Je n’avais pas réfléchi aux raisons pour lesquelles Amélie Nothomb s’était déshabillée, toujours était-il qu’elle se retrouva dans mon bain, occupée à me savonner les genoux. Elle ne portait plus que son chapeau. L’auteure de L’hygiène de l’assassin, assise dans l’eau, laissait pendouiller deux seins tristes comme des hirondelles perdues au plus fort de l’hiver. C’est prenant le désespoir d’une hirondelle qui se les gèle.

J’étais très chatouilleux de la rotule, mais je fis un effort, désireux de ne pas choquer mon hiérophante.

- Aimez-vous la Finlande, Amélie ?

- Les Finnois possèdent un charme rustre… Une…

- On se fout des Finnois, Amélie. Je veux sauver ma peau, pouvoir déclarer à la police qu’entre le  27 décembre 1986 et le 22 avril 1987, j’étais avec vous à l’hôtel Beau-Rivage d’Uusikaupunki.

- A l’hôtel Beau-Rivage, me répéta-t-elle… En effet, je connais bien la plage de l’hôtel Beau-Rivage. A Uusikaupunki, nous aurions pu faire un enfant, ensuite, vous m’eussiez abandonnée et quelques années plus tard, vous m’auriez téléphoné, mais c’est notre enfant qui aurait décroché et vous auriez pleuré. Et le rejeton de nos éphémères amours aurait dit : « Maman, c’est le monsieur de la dernière fois… »

Elle se tut enfin.

- Votre histoire est digne d’une chanson de variété, Amélie.

- Mais vous pleurez ?

- C’est le savon, Amélie. Le savon.

Bizarrement, le téléphone ne sonna pas, mais l’ampoule donna des signes de faiblesse. Elle se mit à clignoter stromboscopiquement tout en émettant des grésillements dignes du brâme de la saucisse saisie dans un beurre brûlant. 

N’écoutant que son courage, Amélie se leva pour réparer cette lumière qui surplombait la baignoire où nous marinions, tous les deux. J’allais hurler :

- Ne faites pas ça, c’est dangereux… lorsque je mesurai que sa toison pubienne me grattait le nez. Et dieu sait, et moi aussi, maintenant, qu’Amélie était fournie de la foufoune.

Pétard !

Il y avait plus de poils sur le bas-ventre de la gamine que de neurones dans les cerveaux de Patrick Sébastien et Sabatier réunis ! Une fourrure d’ours au plus fort de l’hiver, un pelage de chamelle sénile, de celles que l’on ne peigne qu’une fois toutes les lunes, avec des râteaux aux dents métalliques qui raclent le derme comme une fourchette qui glisse sur le fond d’une assiette.

J’étais tétanisé par la crainte. Je n’avais que quelques secondes pour réagir car la vie d’Amélie était entre mes mains, et surtout, je le confesse humblement, c’est à mon alibi finlandais que je pensais avant tout.

Que faire ?

Me priver du spectacle, à quelques millimètres de mon visage, du con méchamment velu d’une des plus célèbres auteures contemporaines ou lui sauver la vie en l’empêchant de manipuler l’ampoule défectueuse ?

Et quand bien même, ne risquais-je pas moi aussi, l’hydrocution ?

Mourir dans un bain avec Amélie Nothomb relevait du sublime, du grandiose, mais je tenais à la vie, je venais à peine de souscrire une épargne-pension.

- Hi, hi, hi. Je vous ai bien eu, écrivaillon de mes deux. Vous pensiez que j’allais vous faire le coup du père François, nigaud ?

Elle avait de la verve, la bourrine !

Sacré tempérament, la garce !

Tout en se gaussant, elle remuait le popotin à la manière d’une gamine sournoise, satisfaite de la bonne blague dont je venais d’être l’innocente victime.

- Vous m’avez fait terriblement peur, Amélie, lui avouais-je non sans quitter des yeux un des sexes les plus cotés du marché littéraire contemporain.

L’idée me vint d’immortaliser la scène et de proposer les images à un magazine qui fait fortune de ces fugaces clichés qui permettent au monde ébaudi de découvrir les fesses cachées d’une speakerine ou la verrue mal placée d’une nouvelle star formatée. Il devait y avoir là un joli moyen de toucher le pactole, mais je préférais échanger mon silence contre l’alibi qui me permettrait de sauver ma tête, car, à l’évidence, l’enquête de Maigret devait avancer à pas de géant.


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Acte VII

 

La pénible mission de Manfred Fred

 

 

 

Uusikaupunki, le 29 décembre 1986

 

 

Sans douleur, la nuit est tombée sur  la place Rouge d’Uusikaupunki. La neige molle a amorti sa chute. Manfred marche d’un pas lourd et lent vers sa terrible mission : annoncer à Rita Kleinusbrëd la délicate nouvelle. Depuis qu’il travaille pour les services policiers communaux, un peu plus de trente ans, Manfred n’a jamais apprécié ce genre de boulot.

Cette nuit, Angus a subi la fatale intraveineuse, celle à laquelle il était condamné en raison des agressions dont il se rendait coupable depuis des mois. Manfred a assisté à l’exécution d’Angus et l’image atroce du regard de supplication du condamné à mort ne quitte pas la mémoire du vieux policier. Il n’est pas opposé à ce genre de pratique, après tout, la Bible préconise qu’il faut périr par où l’on a péché, mais l’inspecteur Fred a un cœur. Un cœur d’homme qui s’est endurci, mais ne s’est pas blindé, malgré les années de service, des années à côtoyer la cruauté humaine dans ses plus abjectes manifestations.

Cela fait très longtemps que Rita Kleinusbrëd est la maîtresse d’Angus, en ville tout le monde est au courant de la passion qui les lie, et la notoriété de Rita, elle présente la météo à la télévision locale, rend la démarche du policier plus éprouvante encore.

- Madame Kleinusbrëd, je suis désolé, mais, j’ai une terrible nouvelle à…

Non, ça n’allait pas. C’était trop… Trop dramatique. Il devait imaginer une formule plus diplomatique. Moins Shakespearienne.

- Conformément à la décision du tribunal de…

Une fois de plus, non, se disait Manfred Fred en foulant la poudreuse d’un pas pesant. Non. Trop… Trop administratif.

- Ce matin, à l’aube, alors que…

Non. Ce matin… A l’aube… C’était nul. La nuit était tombée depuis plusieurs jours et l’aube ne poindrait que dans quelques mois.

Décidément, Manfred se sentait mauvais.

Pourtant, il avait envie de laisser une bonne impression à la vedette du petit écran, elle qui annonçait chaque jour, avec un sourire ingénu, la hauteur des congères qui compliqueraient la circulation dans la banlieue d’Uusikaupunki, elle qui affrontait les soupirs des téléspectateurs en annonçant, radieuse et triomphante :

- Encore quatre mois treize jours et huit heures et le jour se lèvera sur notre jolie petite cité.

A force de se torturer l’esprit pour préparer sa phrase, Manfred n’avait pas remarqué qu’il était arrivé en face de l’immeuble dans lequel vivait Rita.

Il ne prêta guère attention à l’inconnu qui le bouscula en sortant de l’ascenseur. Il nota simplement que l’individu était de race blanche, de forte corpulence, vêtu d’un anorak vert kaki de marque Aigle et qu’il chaussait du 41. Peut-être du 42.

L’inspecteur Fred, malgré ses années de service, oblitéra la cicatrice que l’homme portait au sourcil gauche, ainsi que le léger accent français avec lequel il s’était exprimé.  D’impardonnables négligences qui allaient considérablement compliquer le travail de ses collègues dans ce dossier qui ne tarderait pas à secouer toute la Finlande.  


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Acte VIII

 

L’état de santé du commissaire se dégrade.

 

 

 

Marcel m’intriguait. Non seulement, je l’avais surpris à maintes reprises occupé à tricoter une écharpe rouge, mais je trouvais que depuis quelque temps, il devenait plus femelle dans sa façon de se vêtir. Prétextant plus de confort pour les tâches ménagères, il portait, dès potron-minet, un tablier mauve orné de motifs brunâtres disgracieux. Il boutonnait ce vêtement à s’en coincer la glotte et ne s’autorisait à porter par-dessous que son slip kangourou, ainsi que des pantoufles beiges à pompon. Il vaquait ainsi accoutré toute la journée, insouciant des éventuels persiflages qu’une telle mise aurait pu provoquer. Mon inquiétude ne fit que croître lorsque je constatai, éberlué, qu’il arborait sur son sinciput un fichu, dissimulant maladroitement quelques bigoudis en équilibre précaire parmi ses cheveux drus mais gras.

J’observai Marcel, un coin de fesse posé sur une chaise de la cuisine, détaillant son look de ménagère sixties et décidai de ne pas me formaliser de cette mutation. Après tout, je le préférais en transsexuel ringard qu’en Témoin de Jéhovah.

Durant toute la journée, il s’était affairé dans la maison. Il passait du salon à la salle de bains, les bras toujours chargés de linge, s’arrêtait quelques instants dans la cuisine pour soulever le couvercle d’une casserole, et y remuer à l’aide d’une cuiller en bois une préparation qui exhalait des effluves de coq au vin.

Et Marcel de trottiner, ahanant sous les difficultés respiratoires dont les tombereaux de cigarettes étaient responsables. Il marmonnait sans cesse :

- Dépêchons-nous, Jules ne va pas tarder. Sûr qu’il va arriver, j’entends ses pas dans les escaliers de l’immeuble. Bon sang, et le repas qui n’est pas prêt.

Je trouvai la réflexion assez saugrenue dans la mesure où nous habitions une maison de rangée, mais je ne lui tins pas rigueur.

 

Un bruit de clé dans la serrure et la porte qui s’ouvre en même temps qu’un éternuement explosif. Trois indices pour une certitude, c’était le retour de Maigret. Marcel se mit à trembler de tous ses membres. Fébrile, il tenta d’ôter son tablier pour courir à la rencontre du commissaire. Il se précipita vers le couloir et revint à petits pas empressés, lançant négligemment dans le sofa le chapeau et le pardessus lourd d’humidité de Maigret.

Je m’attendais à ce que le policier pince les fesses de Marcel, lançant :

- Et alors, Madame Maigret, qu’est-ce que vous nous avez préparé de bon pour le souper ?

Mais, il n’en fut rien.

Les héros ne sont pas toujours aussi prévisibles.

- Je vais me coucher, annonça le policier, indubitablement fiévreux.

Il s’exécuta, suivi de Marcel qui tenait à bras le corps une écharpe, un thermomètre, une bouillotte, un grog, une couverture à carreaux rouges et noirs et le nécessaire pour prodiguer à son homme un lavement qui dégorgerait efficacement des intestins que Jules avait particulièrement délicats.

Quelques minutes plus tard, des couinements métalliques de literie attestèrent qu’une personne venait de s’allonger sous les draps amidonnés.

Inquiet, je tendis l’oreille.

Des murmures me parvinrent indistinctement. Des gémissements confus, des soupirs de douleur ou de plaisir. Je m’interrogeais. Comment devais-je appréhender ces susurrements sibyllins ? Râles de satisfaction d’un flic célèbre astiqué manuellement jusqu’à la détonation orgasmique ou, moins jouissif, effets déplaisants d’une rectosigmoïdoscopie pratiquée par un néophyte, ignorant tout de la sensibilité rectale ?

Profonde était ma perplexité.

Toujours était-il que sous mon toit, pendant qu’Amélie Nothomb se prélassait dans le canapé en dévorant le dernier manuscrit que Gallimard m’avait refusé, mon valet de chambre, un témoin de Jéhovah adopté par mes soins, s’envoyait en l’air avec le commissaire Maigret, celui-ci souffrant d’un début de rhinite et d’un encombrement du côlon le contraignant à garder le lit ?

La vie nous offre malgré tout de ces moments inattendus, me dis-je, mesurant qu’un sourire mélancolique embellissait mes lèvres purpurines.

Un relent empyreumatique me tira de mes réflexions sur l’état de ce qui me tenait lieu de famille.

- Nom de Dieu, juré-je, le Coq au vin est en train de cramer.


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 Acte IX

 

Dis-moi, Céline…

 

 

- J’aime beaucoup ce que vous faites… 

Malgré les cumulus de fumée et les pestilences de volaille carbonisée qui envahissaient la pièce, Amélie ne tarissait pas d’éloge sur mes écrits. Assurément, elle aimait. D’une manière mesurée, mais elle aimait. N’était-ce pas le plus important ?

- Ce côté franchement iconoclaste, cette… cette sincérité avec laquelle vous alternez vulgarité et snobisme lexicographique… ça dégage…

Elle suspendit son propos, tandis que je me suspendais à ces lèvres… Et le temps, lui, bêtement, suspendait son vol. Comme si le temps était un oiseau ou un cambrioleur repenti !

Un univers en suspension, dans un remugle de bête à plume consumée.

- Il y a du Louis Ferdinand dans ces pages. Vous partagez avec lui cette propension obsessionnelle pour les trois mystérieux petits points… Cette manière habile de parler en non-dit. L’éloquence du silence.

- Putain ! me dis-je. C’est incroyable ! pensais-je, elle parlait de Céline en l’appelant par son prénom, aussi composé soit-il…

Je planais dans la félicité.

Je me gargarisais de satisfaction.

Je contenais les cris de béatitude qui m’étreignaient le larynx et cet irrépressible désir de hurler ma joie demeurait aphone.

Je ne laissais rien transparaître car je détestais l’écriture du vieux collabo.

Stoïque dans le compliment, digne dans l’éloge, telles étaient mes devises.

- Vous avez connu Céline ? lui demandais-je, candide et bien campé dans mon fauteuil[10].

- Non. Simplement, il nous arrive de nous côtoyer dans les sujets de dissertation des potaches qui poursuivent des études. Parfois, nous nous croisons dans les sujets du bac, c’est l’occasion d’échanger quelques banalités… Nous parlons tirage, nous papotons sur l’état de la littérature, nous…

- La gloire ! l’interrompis-je.

Elle fit une moue qui précipita ses lèvres en avant. Sa bouche ressemblait à un anus vu de l’intérieur du colon, juste avant l’expulsion de la matière fécale. Je me gardai bien de partager avec elle cette métaphore scatologique. De ce rectum célèbre, fruit de mon imagination colonographique, sortit cette phrase bouleversante de sincérité : « Vous savez, mon petit, la gloire on la cherche avec l’énergie du désespoir et lorsqu’on l’a trouvée, on voudrait s’en débarrasser avec un désespoir énergique. »

Chez Amélie, le sens de la formule faiblissait avec l’âge, tout comme la rigidité de ces couvre-chefs et les ventes de Céline.

- Je vous offre ma prose, Amélie. Je veux être votre nègre. Laissez-moi devenir l’ombre de votre ombre, l’ombre de votre main, et pourquoi pas, l’ombre de votre chien.

- Je ne supporte pas les cabots, s’emporta-t-elle. Encore moins les cabotins. Qui vous a inspiré cette formule stupide ?

- Mon imaginaire, rien que mon imaginaire, ma chère ! C’est là que fleurissent ces petits bijoux de poésie qui me permettent de prétendre intégrer un jour la cour des grands poètes, ce cénacle où cohabitent Didier Barbelivien[11], Jean-François Maurice[12], Frédéric François et tous ces monstres sacrés de la rime riche, pour ne pas dire grasse.

Amélie demeura quelques secondes figée dans une attitude profondément niaise. J’eus la révélation que par certains côtés, elle ressemblait à Jane Birkin.

En réalité, elle réfléchissait.

- Lorsque vous ne vous aventurez pas sur les vaguelettes savonneuses de la variété nigaude, je vous concède bien du talent, et il m’étonne que tous ces éditeurs opposent un véto à la diffusion de vos œuvres.

- Cela ne serait rien, Amélie, mais ce complot silencieux ourdi contre mes dispositions à produire des best-sellers met cruellement la vie de ma mère en danger.

Elle se niaisa plus encore.

- Permettez-moi de ne pas vous suivre, avoua-t-elle, d’un air un peu gourd pour ne pas dire godichon. Sont-ce vos origines berbères qui vous incitent à parler ainsi de la vie de madame votre mère ?

- Nenni, Amélie. Point de berbères parmi mes ancêtres, que du Gaulois.

J’allais ajouter « diantre », mais je m’abstins. Marcel était redescendu et je ne voulais pas le choquer en recourant à un registre de langage inapproprié.

- Comment va le commissaire ? lançais-je à mon infidèle larbin.

- Je pense qu’il fait de la température.

- Aïe, lançais-je, fort à-propos.

- Et il est de fort méchante humeur.

- Et pourquoi donc ?

- Une enquête qui le tracasse… et…

- Et… ? demandais-je, chafouin.

- Et le coq au vin qui a brulé. Ça le contrarie énormément.

- A quand remontent les dernières ablutions du commissaire ? demanda Amélie, désarçonnante.

- Pourquoi cette question ? interrogea Marcel.

- Mon petit, sachez qu’on ne badine pas avec l’hygiène du policier…  

Un coup de sonnette salvateur[13] vint mettre un terme à nos échanges. J’avouai ne pas en être mécontent. Cela devait sûrement être le fleuriste. J’avais commandé une magnifique gerbe pour Amélie. Histoire de la convaincre de me servir d’alibi.

 


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Acte X

 

Brel entre en scène.

 

 

 

Dans le visage du livreur, il n’y avait que des dents. Des centaines, des milliers de dents. Longues, blanches et acérées. Incroyable. On aurait dit un cheval hennissant. Il souriait béatement, me tendant un ballottin qui devait contenir des chocolats ou une quelconque gourmandise. Babeluttes, cuberdons ou chocotofs ?

- Désolé, j’attendais des fleurs.

L’homme me souriait étrangement. Dans son regard, un mélange de tristesse et de malice.

- Je vous ai apporté des bonbons, se mit-il à chanter. Parce que les fleurs, c’est périssable…

Il avait insisté sur le « a » de périssaaable et n’était pas avare sur les « r », non plus.

Cette voix ne m’était pas inconnue.

- Puis, les bonbons, c’est tellement bon, bien que les fleurs soient plus présentaaables, surtout quand elles sont en boutons.

C’en était trop.

Il avait mis tant d’enthousiasme et de trémolo sur la première syllabe de « boutons », qu’il m’avait postillonné au visage et semblait s’en moquer comme si tout lui était dû. Ce garçon avait beau posséder un fort bel organe, cela ne l’autorisait pas à me cracher à la gueule.

Bordel de crotte !

- Vous livrez pour Interflora ? lui demandais-je, railleur.

- Non, m’sieur. J’travaille pour Eugène, le frituriste de la place De Brouckère.

- Et vous m’apportez des bonbons, parce que…

- Les fleurs, ça est périssaaable…

Il m’énervait. Je connaissais l’aspect éphémère du freesia, fallait pas qu’il la ramène sans cesse. J’aurais aimé lui rétorquer, s’il m’avait été donné de brailler aussi fort que lui, qu’il était aussi biodégradaaable, le bouquet que j’avais commandé.

-       Je vous en prie, laissez-moi entrer, monsieur.

Sa voix pleurnichait en brusseleer et ses bonbons puaient le blanc de bœuf.

 - Je viens pour l’Amélie, ajouta-t-il. Elle a commandé un grand paquet, une brochette de dinde et poulycroc avec double portion d’andalouse…

Je fus frappé de dégoût, mais aussi de stupeur et de tremblements.

- C’est qu’elle doit avoir bon appétit, la fille…

Courtois, j’accédai à la requête du livreur de mitraillettes et obtint en échange un sourire sincère, quoique carnassier, pour ne pas dire inquiétant.

Le livreur, appelons-le Jacques, pour plus de facilité à comprendre ce récit, entra.

Il salua Amélie qui croupissait dans un fauteuil plongée dans mes écrits, une moue rogue lui affligeant le visage.

- Bien le bonjour, Madame Nothomb, lança-t-il, comme s’il se devait subitement de donner une impulsion ardennaise à son accent, jusqu’ici assez typique d’un habitant de la capitale de l’Europe déchiquetée par des conflits belgo-belges auxquels le commun des mortels ne comprend rien.

- Salut Jacques, répondit-elle, levant à peine les yeux du manuscrit dans lequel elle naufrageait.

- Une frite, Amé ?

- Pas de refus, Jacques.

- Andalouse, ça va ?

- Mwais… Si y a pas de mayo, ça ira.

- Un coca.

- Du light, si possible.

- Tu manges avec tes doigts ou tu veux des couverts ?

- Laisse-tomber les couverts…

- T’as raison.

Amélie Nothomb et Jacques Brel étaient installés dans mon salon ; ils s’empiffraient bruyamment de frites de chez Eugène qu’ils trempaient vivement dans la sauce andalouse. Ils se partageaient un poulycroc et une brochette de dinde, se lançant des sourires complices. C’était un spectacle unique, insoutenable pour mon ventre affamé. Je les voyais tous les deux, je les entendais. J’aurais pu les toucher.

- Quoi de neuf aux Marquises ?

- Rien de spécial.

- Et à Kobé ? Toujours le train – train…

- Cha commenche à m’faire chier le chapon, répondit Amélie, la gosier gonflé de boustifaille.

- J’me doute… On ne peut pas faire autrement que d’y revenir dans le plat pays qui est le nôtre, hein ?

Un dialogue émouvant, bouleversant.

Fort !

Je sentais mon cœur se gonfler d’orgueil à contempler sous mon toit, dans mon living-room, à quelques centimètres de moi-même, ces deux monstres sacrés se livrer à la dégustation tapageuse d’un repas frugal et hautement symbolique de la culture qui est nôtre.

J’en aurais oublié que j’étais en défaut d’alibi.



[1] Si je n’étais pas contraint par le temps et l’espace, je vous conterais par le détail comment il me fut donner de fréquenter les membres de cette secte et de m’imbiber de leurs pr

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