Best Seller Actes 11 à 20

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Acte XI

 

Rencontre avec un réverbère finlandais.

 

 

Uusikaupunki, le 29 décembre 1986

Un peu plus tard, mais durant la même matinée.

 

 

Alors qu’il prenait la fuite, l’homme de race blanche, de forte corpulence, vêtu d’un anorak vert kaki de marque Aigle et qui chaussait du 41, peut-être du 42[1], allait commettre une erreur.

Une erreur qu’il ignorait fatale.

Il s’essoufflait à courir dans la neige et vers sa perte.

Persuadé que l’individu qu’il avait bousculé à la sortie de l’immeuble où il avait rendez-vous avec sa complice était un flic, il n’avait pu résister à l’incoercible nécessité de se retourner pour s’assurer que personne ne s’était mis en tête de le traquer.

Impardonnable bévue de débutant !

Galopant vers le ponant à une vitesse de 11 kilomètres/heure, il avait effectué une rotation de la nuque de 90°, faisant de même avec le torse, ce qui lui permettait d’observer subrepticement ce qui se passait au couchant. Alors que son hémisphère cérébral constatait, avec toute l’objectivité qui le caractérise, l’absence de poursuivant, et que, dans un réflexe bien légitime, il s’apprêtait à tourner le visage vers l’avant de sa course, l’homme perçut la sensation douloureuse provoquée par le contact brutal de sa joue gauche contre un réverbère planté sur le trottoir de la rue Ari Vatanen, du nom du célèbre pilote automobile finlandais. La barre de métal se planta dans sa pommette et interrompit la course de l’homme qui, sur le choc, se retrouva, le derrière planté dans une bonne trentaine de centimètres de neige, les bras en croix et la jambe droite coincée sous la cuisse gauche. Position douloureuse pour tout qui n’est pas yogi ou gymnaste roumaine. Le lampadaire métallique resta de marbre, habitué à ce genre de situation qui ne faisait rire que les adeptes de caméras cachées, programme qui ne passionnait pas outre mesure notre éclairage public, tout dévoué qu’il était à sa lumineuse mission. La notion de service public est tenue en haute estime en ce pays où le froid règne aussi vigoureusement que la corruption dans la famille Berlusconi, comparaison qui vaut ce qu’elle vaut, mais qui a le mérite de la franchise.

L’homme de race blanche, de forte corpulence, vêtu d’un anorak vert kaki etc. mit quelques secondes à recouvrer ses sens. Il secoua sa tête de gauche à droite trois ou quatre fois[2], se massa la nuque lentement, son visage exprimant à cet exact moment les traits d’une douleur sincère : commissures des lèvres relevées vers le haut, rides aux coins des yeux et expression générale sur le visage d’une personne aux prises avec le sentiment vexatoire du grotesque. C’est la raison pour laquelle il regarda derechef à droite, à gauche, puis derrière lui, pour s’assurer que personne n’avait filmé la scène, la télévision locale offrant chaque semaine une station météo domestique au téléspectateur qui leur ferait parvenir la vidéo la plus désopilante. Curieusement, cela faisait près de trente-sept secondes que le choc venait de se produire lorsque l’homme poussa enfin un juron. Ce qui donnait à penser que l’agresseur du réverbère était le fruit d’une éducation distinguée. A tout le moins, il savait se maîtriser.

- Putain de bordel de merde ! s’écria-t-il, malgré tout.

De son pied gauche, il s’attaqua à la lanterne, lui assénant une violente savate qui la fit à peine frémir.

Les réverbères ont ceci de supérieur sur la race humaine, qu’ils savent souffrir dans la dignité. Voire le mépris.

Mais, ça, c’est selon les écoles.

L’homme savait-il qu’au moment de la collision, l’exercice physique auquel il s’adonnait provoquait sur son faciès l’écoulement de quelques millilitres de sécrétion sudatoire dont un fifrelin allait rester imprégné dans la couleur amarante de l’agressé ? Et cela, plusieurs années durant, la volatilité de la transpiration demeurant un profond mystère pour le commun des scientifiques.

Or, si personne n’ignore que ces excrétions sont composées à 99% d’eau, qui sait que le sale con de petit pourcent restant, lui, contient des acides lactiques, de l’acide urique, des anticorps, de l’ammoniac et toute une volée d’autres saletés qu’il était crétinesque de laisser traîner sur un bec de gaz d’une putain de ville au nom imprononçable de ce foutu pays de mes deux.

En effet, l’homme etc. relevait de la catégorie des individus podagres, ce qui, et d’aucuns ne manqueront pas d’insinuer que je fais preuve de cataglottisme, signifie qu’il souffrait de la goutte. Bien fait pour sa gueule ! direz-vous, mais je vous laisse libres de vos opinions.

Bref, c’était sa carte de visite chimique qu’il venait d’imprimer sur le réverbère qui le considérait du haut de son plus profond mépris.

Il[3] était foutu.

Heureusement pour l’histoire, il l’ignorait.

 


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Acte XII

 

Maigret cuisine l’auteur.

 

 

Jacques Brel était un foutu râleur, capable de coups de gueule tonitruants à propos de sujets aussi importants que l’implantation des moulins en Hollande et des châteaux en Espagne, le genre de mec, sans arrêt occupé à se disputer avec son entourage pour des broutilles. Bien qu’il les fustigeât volontiers, il affichait parfois l’intolérance d’un flamingant constipé, cette race d’acariâtres militants pour un monde où la blondeur redeviendrait la norme et l’aboiement, la règle. Quant ce n’était pas sur le temps passé par Amélie à se pomponner dans la salle de bains, c’était contre ce brave Marcel - désormais baptisé Louise par le commissaire -  qu’il en avait. Avec Maigret, Brel était beaucoup plus mesuré. Il l’observait, mi-curieux, mi-dédaigneux, comme s’il avait à faire à un personnage ne vivant pas dans la réalité vraie.

-               J’ai bien connu monsieur votre père, commissaire, lança timidement le chanteur.

-          M’étonnerait ! grommella le policier.

-          Si, si, si, si, si, si, si.

-          Non, non, non, non, non, non, non.

-          Je vous dis que si.

-          Et moi, je vous dis que non.

Cela dura un moment.

Brel et Maigret s’envoyaient des arguments de cour de récréation, comme deux gamins qui se disputent une bille ou un carambar.

-          Monsieur votre père s’appelait Georges, il était Liégeois. Na !

-          Y a pas de Na ! Mon père était régisseur au château de Saint-Fiacre… Et, il s’appelait Évariste, confessa Maigret, un peu honteux.

-          Pfuit, siffla Brel. Évariste… Même pas vrai… Il s’appelait Georges, et c’était un gros niqueur.

Maigret haussa les épaules.

L’image du commissaire occupé à défoncer le petit cul serré d’une Vanessa Paradis nubile s’imposa à mon esprit confus. Une réminiscence cinématographique, une vision fulgurante, une résurgence à l’arrière-goût de scandale.

Il devenait franchement compliqué de s’y retrouver dans ce monde de personnages aux multiples facettes.

C’est après le repas du soir, une blanquette de veau à l’ancienne, parce que personne n’en avait encore inventé de nouvelle, que Maigret s’était mis à me cuisiner.

- Quelque chose me chiffonne, m’avait-il avoué tout en observant distraitement Marcel qui repassait le linge.

- Si je peux vous aider, commissaire, ce serait avec joie.

- L’inspecteur Janvier, un de mes plus fidèles collaborateurs, revient d’un long séjour en Finlande…

- Vacances ? l’interrompis-je.

Il m’adressa une œillade lourde de sous-entendus. Du style : « Ne joue pas avec mes pieds, petit ! » ou « Ne crois pas que tu vas t’en tirer à si bon compte, c’est quand même moi le héros de septante-sept aventures du commissaire qui s’appelle comme moi. » 

Je reçus le message 7 sur 7 et me tins coi.

Très très coi.

Je me rappelai qu’aucune de ses aventures n’avait vu le divisionnaire s’éclater, partir en délire, encore moins se bidonner en écoutant la dernière blague de Toto. Maigret n’était pas un marrant et je me dis que c’était bien compréhensible vu qu’il se tapait Marcel tous les soirs, ce que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi, même s’il avait été concomitamment homosexuel et Jéhovah, pour peu que ces deux pathologies fussent compatibles.

Le commissaire se racla la gorge et se bourra une pipe.

- D’après Janvier, vous n’êtes jamais allé à Uusikaupunki.

L’information me stupéfia.

Comment avait-il découvert que je n’étais pas responsable de ce carnage ?

- Janvier a interrogé tous les chauffeurs de taxi, les conducteurs d’autobus, les chefs de gare, les marchands ambulants de harengs frits, les prostituées, les libraires, les réceptionnistes d’hôtel… Tout le monde, il a interrogé tout le monde. Personne ne vous a vu.

Devais-je me réjouir ou, au contraire, craindre ce que Maigret  allait déduire de cette découverte ?

- Il n’en reste pas moins que vous demeurez le principal suspect !

- Expliquez-vous, monsieur Maigret. D’un côté, vous certifiez que personne ne m’a vu à  Uusikaupunki, et de l’autre, vous affirmez que je reste le principal suspect… Comprenez mon étonnement.

- Je suis payé, mal, mais payé pour comprendre. C’est votre étonnement qui m’étonne.

Il se tut.

J’avais envie de le frapper, tant son équanimité m’agaçait. Ce type n’éprouvait-il aucun sentiment, aucune émotion, était-ce une machine à interrogatoire ?

- Louise, sers-moi une fine à l’eau, demanda-t-il à Marcel qui s’exécuta benoîtement.

Une fois le verre servi, Maigret tapota les fesses de mon domestique. Marcel gloussa, le visage empourpré par cette marque de familiarité, puis il reprit le repassage qu’il avait entamé juste au moment où le commissaire m’avait avoué qu’il était chiffonné.

Il se tourna vers moi.

- Rita Kleinusbrëd, ce nom vous dit quelque chose ?

- Oui.

- Vous mentez.

- Je vous assure que Rita et moi…

- Vous mentez, vous dis-je…

- Mais…

Il se leva d’un bond, vexé.

Marcel regarda Maigret d’un œil tracassé, celui-là même qu’il activait lorsqu’Amélie s’approchait de lui pour l’embrasser à pleine bouche.

- Jules, dit-il.

- Ne m’attends pas pour le souper, je rentrerai tard… Peut-être même que je ne rentrerai pas du tout.

Avec des gestes lents, il enfila sa gabardine, posa son chapeau sur sa tête et ramassa les deux pipes chaudes occupées à faire fondre le tapis de table de la cuisine.

- Dans ce cas, je t’appellerai pour te prévenir, lança-t-il à Marcel, avant qu’un sourd claquement de porte ne résonne dans toute la demeure.

J’étais dans de beaux draps.

Marcel poussa un profond soupir et se dirigea vers le lave-linge.

L’idée m’effleura de demander à Brel s’il n’avait pas un alibi en béton à me suggérer pour l’hiver 1986, mais je me rappelai assez vite que ma question eût été déplacée. Bien entendu, à cette époque, il était déjà mort et jamais la police n’aurait pu tenir compte de la déposition d’un cadavre.

Fût-il l’inoubliable interprète de la valse à 1000 temps.

De toute manière, il était déjà parti pour rejoindre cette gargote où il avait installé ses quartiers depuis quelques temps. Un bistrot appelé La Postérité. Je ne comprenais pas cette manie qu’il avait de passer sans arrêt à La Postérité.


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Acte XIII

 

Maman et Amélie se crêpent le chignon.

 

 

Je savais que maman serait heureuse de rencontrer Amélie. L’idée d’approcher en chair, en os et en chapeau ce brontosaure de l’édition mondiale la ravirait, j’en étais persuadé.

Nous fûmes accueillis avec la cordialité assez directe dont elle était coutumière.

- Tu me ramènes encore une de ces pouffiasses que tu niques avant de les jeter comme des Kleenex souillés de tes baluchons génétiques, mon cochon ? lança-t-elle, un brin acide.

- Non, maman, c’est Amélie Nothomb, tu connais ? A-mé-lie-no-ton-be. L’hygiène de l’Assassin, Stupeur et Tremblement, Biographie de la Faim… et toutes ces conneries.

Ma mère la dévisagea, sceptique.

- C’est qui, cette pétasse, gamin ?

- Ne m’en veuillez pas, Amélie, mais ma mère est amère.

- Elles sont toutes un peu nos mères, me répondit-elle, méditative.

- Je suppose que vous prendrez bien quelque chose ? proposa notre hôte, prenant appui sur ses avant-bras pour s’extraire dans un bruit de succion du fauteuil acheté à crédit à L’univers du Cuir dans lequel elle passait dix-huit heures par jour. Elle y suintait abondamment, y ruisselait des torrents d’hidrorrhée, la peau de vache, ça ne pardonne pas.

Elle interpréta notre silence comme une approbation.

Pendant qu’elle s’éloignait courbée, marchant à pas menus dans ses charentaises roses, je confiai à Amélie les causes de cette amertume maternelle à mon endroit.

- Maman voudrait que j’écrive un best seller…

- Je vous comprends, mon ami. La mienne était également soucieuse que j’assume mes arrières. Elle trouvait mesquin que je me repose sur mes lauriers et surtout sur la fortune de grand-père. Fortune en yens, mais fortune quand même.

- Êtes-vous famille avec les Nothomb d’Habay-la-Neuve ? hurla ma mère pour couvrir le tintement redoutable des cuillers ballotant dans les tasses à café de porcelaine.

- Je…

- Au pensionnat, j’ai connu une Eugénie Nothomb, cousine par son père avec Charles-Ferdinand, l’ancien ministre social-chrétien.

Je savais qu’Amélie ne supportait pas que l’on évoque la mémoire du plus célèbre Nothomb, celui qui, des années durant, lui avait fait de l’ombre, tant il était grand.

- Je…

Ma mère insista.

- Je ne vous cache pas que c’était une peste, Eugénie. Et laide avec ça.

Elle s’était pincé les lèvres en évoquant la laideur de l’aïeule, ajoutant le mépris du geste à la causticité de ses propos.

- Pendant la guerre, les Nothomb, c’étaient des collabos, si je ne m’abuse ?

- Je…

- Enfin, y en a eu dans toutes les familles, des femmes qui ont couché avec les Boches…

- Vous…

- Je ne dis pas ça pour critiquer, mais j’en parlais pas plus tard qu’hier avec Hortense et Andrée, à la libération, si on avait dû tondre toutes les salopes qui s’étaient fait tringler par les frisés, on aurait pu en fabriquer des perruques.

- Est-ce que…

- Moi qui vous parle, je pourrais vous en citer de ces braves femmes qui allaient tous les jours à la messe et qui…

Impossible de l’interrompre.

- Ta gueule, maman !

Elle haussa les épaules et se renfrogna.

- Tes histoires n’intéressent pas Amélie, enfin… L’auteure me fixa et je vis ses lèvres remuer. Il en sortit à peu près ceci :

 

- Affronter un bavard est une épreuve, certes. Mais que faire de celui qui vous envahit pour vous imposer son mutisme.

- Et pan dans la gueule, gamin.

Ma mère jubilait et moi je griffonnais.

- Vous avez dit, Amélie ? Affrontez un…

- Bavard…

- Ah oui, affrontez un bavard est une épreuve, c’est cela ?

- Certes.

Je notai, fébrile, tant je trouvai la formule plaisante et intéressante à replacer…

- Vous comptez vous approprier mes mots, cher ami ?

- Heu…

- Vous étiez médiocre dans l’écriture, faudra-t-il que vous devinssiez plagiaire pour grimper vers les sommets de la renommée ?

- Cette phrase a de la gueule, elle a du chien, elle a du caractère...

- Oui.

- Je pensais…

- Vous pensiez ?

- M’en inspirer, au détour d’un paragraphe… Lorsque, las, l’inspiration me fuirait…

- Cette phrase, mon bon ami, elle se trouve dans un de mes ouvrages, et vous l’attribuer vous vaudrait les foudres réparatrices de mon cabinet d’avocats…

- Et re-pan dans la gueule, se permit maman.

La vieille triomphait, elle se pissait dessus tant elle savourait ma mise en boîte.

- Cosmétique de l’ennemi, t’as pas lu fiston ? Une des plus grosses merdes que ta copine aux lèvres colorées de cuberdon ait écrite.

Amélie pâlit. Blême de colère, ivre de rage, elle balança sa tasse de café à la tête de ma mère. Cela fit un bruit sourd. Un peu comme si l’on se cognait la tête sur un réverbère, sur une place enneigée, quelque part en Finlande. Je notai cette comparaison, la trouvant judicieuse en vue d’un prochain ouvrage.

Pendant que je notais tout cela, ma mère sauta sur Amélie Nothomb et se mit à déchiqueter son chapeau avec ses dents. Un Elvis Pompilio qui devait coûter dans les mille euros ! Mon inquiétude était grande parce que maman avait toujours eu des problèmes avec ses prothèses dentaires. La dernière fois qu’elle s’était battue, une histoire de mec dont j’ignorais les tenants et aboutissants, c’était déjà moi qui avais dû lui prêter l’argent nécessaire à la réfection de son squelettique supérieur.

Le combat était beau.

Le combat était grand.

Un péplum.

Cette idiote d’Amélie, persuadée avoir trouvé le poing faible de maman en lui arrachant les cheveux, s’était retrouvée, comme une gourde, avec son chignon artificiel entre les mains. Maman en avait profité pour lui administrer sa prise

favorite, un oi tsuki, qu’elle enchaina avec un mae geri, bref, un solide coup de pied dans sa sale petite gueule de pute. Du très grand art.

J’applaudissais des deux mains, tandis que les deux protagonistes se relevaient, se saluant dignement. C’était fini. Des grosses gouttes de sueur perlaient sur le front de maman, emmenant dans leur effondrement, poudre de riz, rimmel, mascara et autres saletés qui coûtaient la peau du cul chez Yves Rocher.

Paix à l’âme de ce grand homme, fabricant de cosmétique, ennemi d’Amélie.

L’écrivaine hoquetait en se tamponnant la paupière droite éclatée par la violence des coups maternels.

L’heure était venue de nous séparer.

Sur le pas de la porte, ma mère me glissa dans l’oreille à quel point elle trouvait que cette fille présentait des ressemblances frappantes avec une de ces anciennes copines de pensionnat.

Dans la voiture, Amélie me confia à quel point cette rencontre avec ma génitrice lui avait plu.

- Cela m’a permis, en combattant votre mère, de mesurer… de mesurer combien…

Elle s’effondra en catalepsie.

En saurais-je un jour plus sur l’objet de cette improbable mesure ?

 

 


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Acte XIV

 

Kelloggs clamse.

 

 

Uusikaupunki, le 29 décembre 1986

                                                         Encore un peu plus tard dans la matinée.

 

 

En désespoir de cause, au bout de quelques minutes, Manfred Fred renonça à actionner l’interphone de Rita Kleinusbrëd.

- Il est sûrement hache-esse, se dit finement le limier. Nullement dérouté par cette tracasserie technique, il bidouilla la serrure de la porte donnant accès au hall de l’immeuble avant de constater qu’une très forte odeur d’aquavit pénétrait les lieux. Son inquiétude s’en trouva accentuée.

Il s’élança à l’assaut des quatre étages, non sans s’arrêter au second pour reprendre un semblant de respiration. Le temps d’allumer une Silk Cut, il trouvait très chic de fumer Anglais, et il reprit sa folle course. Il atteint l’ultime palier dans une quinte de toux digne du chant d’amour de l’orque en rut[4]. Un truc pas possible qu’aucun mot ne pourrait décrire, ce qui m’arrange bien.

Il tambourina à la porte de la présentatrice comme d’autres s’acharnent sur des tonneaux, dans le Bronx[5]. Un abominable silence lui répondit. Pas plus con qu’un autre, Manfred Fred se fit la réflexion que tout cela n’était pas normal, mais alors, là, pas normal du tout, ajouta-t-il mentalement, sans que personne ne lui souffle cette pensée.

Raison pour laquelle il prit son élan dans le but de défoncer la porte à l’aide de son épaule. Je comprendrais que le lecteur attentif s’étonne. S’il avait été capable de crocheter la porte du hall, il peut sembler étrange qu’il n’en fasse pas de même avec celle de l’appartement, mais les aléas de la vie de policier, et surtout les horaires auxquels ces fonctionnaires sont soumis - rappelons que Manfred était de garde toute la nuit - transformaient parfois nos héros en d’invraisemblables distraits.

L’essor de l’industrie du bois en Finlande, dans les années soixante, eut un effet néfaste sur les articulations scapulaires du policier. Manfred s’acharna à plusieurs reprises à défoncer l’huis, en vain. Pourtant, il lui semblait urgent de pénétrer l’intérieur de la vedette de la télévision, tant les gémissements qu’il percevait l’inquiétaient. La mélopée qu’il ouïssait ne ressemblait en rien aux murmures jouissifs provoqués par de joyeuses caresses solitaires et volontairement masturbatoires. Il y avait clairement de la douleur dans ces soupirs. De toute manière, Fred savait que la présentatrice vedette ne se branlait pas, elle ne prônait pas l’usage du thermomètre par voie rectale, mais à l’extérieur, et surtout à l’ombre. Quant à l’idée de taper un baromètre, impossible ! Ce n’était pas le genre de Rita de se laisser à une telle déchéance, elle qui était un modèle de vertu, de moralité et de frigidité.

Face à cette porte blindée, Manfred Fred se sentait impuissant. Ce constat le ramena à la triste réalité de sa vie intime car ses soucis prostatiques ne devaient en rien interférer sur la qualité de son travail, comme le lui rappelait souvent son supérieur hiérarchique, le commissaire Adamsberg.

 Lumineuse inspiration, Manfred Fred se fit la réflexion qu’il ne risquait rien à empoigner la clenche de la porte, dans le fond, peut-être était-elle ouverte ?

- Perkele[6], qu’est-ce que je suis con ! se dit l’inspecteur, car, en effet, la porte n’était pas fermée.

A pas de loup, il avança dans la noirceur de l’appartement, se dirigeant à l’aveugle vers les jérémiades qui semblaient provenir de la cuisine.[7]

Déjouant les pièges des tapis persans dans lesquels un policier néophyte se serait immanquablement pris les pieds pour s’étaler dans un éclat de rire qui aurait secoué le lecteur candide que vous n’êtes pas, Fred se fracassa le tibia sur une table de salon en verre.

- Saatana[8] d’Ikéa, grogna-t-il, pestant contre le géant de l’ameublement en kit.

A cloche-pied, le courageux pandore se dirigea vers la cuisine persuadé qu’elle ressemblerait en tout point à celle présentée en page 254 du catalogue 1985.

Bingo, se fit-il, fier de cette prémonition qui méritait à elle seule de l’élever au grade de capitaine de police, rang qu’il se désespérait d’atteindre avant que sonne la retraite.

   Sur le carrelage de mosaïques blanches et noires, Kelloggs se morfondait, le regard désespéré tourné vers le congélateur. A la vue du policier le bichon blanc-castré remua quelque peu la queue, signe que la présence des forces de l’ordre le rassurait. 

A Uusikaupunki, tout le monde connaissait le petit chien. Rita Kleinusbrëd ne manquait jamais de terminer sa séquence quotidienne sans attraper son petit chien dans les bras, et de se tourner vers la caméra, déclarant :

- Allez Kelloggs, dis bonjour aux gentils  téléspectateurs !

Et tous les habitants d’Uusikaupunki de faire coucou au chienchien, avant de se précipiter vers les nouveaux Krispies au blé complet.

Cette publicité clandestine valait à Rita une rente annuelle de quelques milliers de couronnes,  ainsi que plusieurs caisses de céréales qui lui arrivaient chaque fin de mois par messagerie.

Affligé par la tristesse du toutou, l’inspecteur Fred le gratifia d’une caresse sur le dessus du crâne, avant de poursuivre ses recherches.

Il fit trois fois le tour du logis, la vedette demeura introuvable. Par contre, le chien ne cessait d’aboyer devant le congélateur. Fort énervé, le flic lui balança un vigoureux coup de pied, histoire qu’il se calme.

Un craquement se fit entendre.

- Merde, à la fin, se dit-il, constatant que le cabot était vachement mort.

Il se promit de méditer sur la vulnérabilité du bichon affamé.


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Acte XV

 

Le facteur est le fils de Dieu.

 

 

C’était une matinée comme toutes les autres.

Banale !

Le temps coulait, insipide et terne, comme s’il s’ennuyait de ses sempiternelles révolutions qui faisait tourner le monde sur lui-même.

Amélie Nothomb croquait une poire blette dont le jus lui dégoulinait sur la poitrine, Jacques Brel vocalisait, au plus grand désappointement des voisins, des groupies adulateurs de Claude Barzotti, Maigret grignotait sa pipe tout en sirotant un verre de muscadet, perdu dans ses pensées, tandis que Marcel lisait la Bible.

Moi, je pestais dans l’attente du passage du facteur.

J’adorais mon facteur, Jésus.

C’était un type sans histoire, à qui la vie souriait béatement. Sa femme couchait avec son meilleur ami, avec la femme de son meilleur ami et avec le fils aîné de ses meilleurs amis, c’est dire qu’elle passait un sacré bout de temps à s’envoyer en l’air ; son fils de 12 ans l’injuriait copieusement lorsqu’il lui interdisait de s’injecter un peu d’héroïne et sa fille, une charmante gamine aux cheveux très courts, militait dans un mouvement néo-nazi défendant les valeurs de l’occident chrétien, tout en menant parallèlement un élevage de rottweilers dressés à bouffer du bicot.

La preuve que Jésus était né sous une bonne étoile : l’an dernier, il avait décroché un rang 3 au Lotto, ce qui lui avait quand même permis d’empocher la coquette somme de quatre cent septante-deux euros.

Il y a des gens, comme ça, des mecs comme Jésus, si on s’écoutait, on se laisserait aller à les envier.

Il y avait quand même un petit stratus dans sa vie, il était victime de tressaillements convulsifs. Mais, adepte de l’automédication, Jésus connaissait le remède.

- Douze bières, et hop, plus de tremblote, comme il disait en bégayant un peu.

Outre que les soubresauts de ses bras lui posaient de sérieux problèmes pour ingurgiter les pintes sans saloper sa jolie mise, la difficulté pour lui, c’était de trouver l’entrée de la boîte aux lettres pour y glisser le courrier. Quant à appuyer sur les sonnettes, cela demandait une psychomotricité encore plus fine.

Empathique, je compatissais parce qu’il avait le spasme joyeux.

Jésus avait des ressources, et bien qu’il n’ait pas participé aux événements de mai 68, il mettait souvent l’imagination au pouvoir.

Ainsi, il soignait ses humeurs mélancoliques en homme de lettres, utilisant avec une aisance déconcertante une conjugaison qui semblait désuète aux parleurs contemporains.

- Il semblerait que vous eussiez de graves ennuis, n’hésitait-il pas à lancer à un contribuable, brandissant une lettre recommandée du Ministère des finances pour laquelle il quémandait un paraphe.

Et d’ajouter :

- Il m’étonnerait que je me fourvoyasse…

Dans sa carnassière élimée, Jésus n’avait pour moi qu’une pauvre carte-postale qu’il me tendit alors que je l’attendais sur le pas de la porte. Je négligeai de prendre des nouvelles de ce vacancier qui de toute manière, n’avait qu’un message prévisible à transmettre : « Pendant que vous vous faites chier, nous, on s’éclate, bande de nazes ! »

- Vous prendrez un petit verre, Jésus ?

- Pas de refus, m’sieur, lança-t-il, mais il faudrait que je le busse sans attendre, tant grande est ma soif.

J’adorais le parler fleuri de Jésus, cette gouaille d’un Molière de banlieue. Il n’était pas rare, qu’une fois ivre, il rimât, mariant facture avec ordure, enveloppe avec salope, et publicité avec poil au nez, preuve qu’en matière de rimes, il n’est pas évident de demeurer au faîte du talent.

En pénétrant dans la cuisine, il interrompit brutalement sa marche en avant, constatant la présence de mes colocataires.

- Oups ! fit-il fort à propos, vous avez du monde !

- Entrez, brave homme, lança Amélie.

- Faites comme chez vous, lança Brel.

- Prenez une chaise, lança Maigret.

Marcel qui n’était pas excellent au lancer s’abstint.

- C’est qu’il me déplairait de vous déranger. Peut-être eut-il fallu que vous me prévinssiez, qu’aussi nombreux vous seriez,  m’sieur, me dit-il.

Il était comme ça Jésus. Discret, modeste, d’une délicatesse presque féminine que contredisait parfois sa propension à roter intempestivement.

Surtout après avoir déquillé son litre de gueuze.

Le facteur nous parla longuement de sa passion pour la pêche. Il expliquait, geste à l’appui, une technique basée sur la concentration et sur la force mentale qui lui permettait d’attirer des bans entiers de poissons qu’il offrait à ses amis, tant son congélateur regorgeait de matière à préparer matelote, waterzooï et autre brandade dont nous n’avions rien à brander.

Pendant que Jésus parlait à ses disciples que nous étions devenus, tant nous buvions ses paroles comme s’il s’agissait de l’évangile, Amélie s’était levée et, pensive, elle observait dans le ciel un vol de canards sauvages. Elle considéra Jésus de son regard affuté.

- Aussi longtemps qu’il existera des fenêtres, le moindre humain sur la terre aura sa part de liberté, dit-elle, inspirée.

Un silence pesant s’installa.

Tous, nous cherchions à comprendre le sens du message d’Amélie, et le facteur mesura notre embarras. Alors, Jésus prit le silence et le rompit.

- C’est pas ainsi que j’aurai fini ma tournée avant que la nuit choit, mes amis.

J’observai mon ami Jésus s’en aller, portant sa croix et les journaux gratuits sur ce chemin où plusieurs fois il s’arrêta pour que chacun ait droit à la bonne parole et à la facture d’électricité.


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Acte XVI

 

Maigret chez les paranos.

 

 

Ce matin-là, Maigret avait demandé à Jacques Brel de l’accompagner au quai des Orfèvres.

- Torrence est souffrant, avait dit  le commissaire, et j’ai absolument besoin de quelqu’un pour le remplacer.

Il avait ajouté :

- Janvier est au chevet de sa femme parturiente, et Lognon doit se rendre à son rendez-vous hebdomadaire chez son analyste.

- C’est la crise, commissaire…

- C’est bien pire que ça, mon ami.

- Vous m’intriguez…

Maigret se renfrogna, se demandant s’il était prudent d’avouer à cet inspecteur ad interim l’ampleur des soupçons qui pesaient sur Marcel.

- Je crois que …

Il hoqueta tant il se sentait étreint par l’émotion.

- Je crois qu’il me trompe.

- Si tel devait être le cas, rétorqua Brel, ce serait avec la complicité de…

- Taisez-vous, bon dieu !

- Je…

- Pas un mot.

- Mais, commissaire…

- On nous écoute.

- Mais, mais… Nous ne sommes que deux dans cette voiture[9], commissaire… Personne ne peut...

- Chut. Regardez…

Brel était stupéfait.

- Vous ne remarquez donc pas ces yeux…

- Quels yeux ?

- Ces yeux qui nous dévisagent.

- Je ne vois rien commissaire.

- Vous savez, mon cher ami, ces années passées au service de l’ordre public, tout ce temps consacré à traquer l’assassin, tout cela m’a appris à me montrer très prudent.

Brel était sceptique.

- Comment pourrais-je vous aider si vous ne m’expliquez pas de quoi il s’agit…

Le commissaire le fixa intensément, de ce regard dans lequel n’importe qui aurait lu le mépris, sauf Brel, le naïf,

- Jacques.

- Oui.

- Vous connaissez la phrase qui dit que les murs ont des oreilles ?

- Bien entendu…J’en connais plein d’autres, des expressions marrantes. Tenez, par exemple : tirer le vers du nez, c’est amusant, non ?

Maigret posa sur Brel un regard empreint de questionnement…

- Qu’est-ce que vous voulez dire ?

- Commissaire ! Quand vous voulez qu’un suspect passe à table, vous lui tirez les vers du nez… C’est…

- C’est ?

- Amusant… Passer à table…Tirer les vers du nez… Vous imaginez le mec qui s’installe pour manger et subitement, paf, on lui voit des vers sortir des narines.

Brel éclata d’un rire tonitruant.

Le flic ne rigolait pas du tout.

- Bien. Ça ne vous fait pas rire.

- Non !

Il y eut quelques minutes d’un silence chargé de malentendus.

Tel un Martini on the rocks, le chanteur brisa la glace.

- Vous parliez des oreilles des murs, n’est-ce-pas ?

- En effet, rétorqua Maigret, cassant.

- Alors ?

- Alors, quoi.

L’exaspération commençait à poindre dans le chef de Maigret.

- Si les murs ont des oreilles, les livres ont des …

- Des ?

- Vous êtes lourds, vous les chanteurs de variété…

- Je ne comprends rien.

- Les livres ont des lecteurs…

- En effet, rétorqua le chanteur, les livres ont des lecteurs…On appelle cela une tautologie, commissaire.

- On appelle ça comme on veut… Ce qui est important c’est de se rendre compte que l’on nous observe, on nous voit, on lit nos propos… Vous ne sentez pas la présence de ces gens tout autour de nous ?

Le commissaire fit un geste de moulinet avec le doigt, au niveau de la tempe, histoire de s’assurer que Brel avait compris.

Ce n’était pas le cas, mais il s’abstint d’ouvrir la bouche par crainte de représailles policières.

Ils roulèrent une vingtaine de minutes, silencieusement. Au volant, Brel[10] exécutait les ordres du policier, tournant à gauche, virant à droite, respectant les priorités de droite et les limitations de vitesse, même s’il avait le sentiment de tourner en rond.

- Arrêtez-vous là-bas, désigna Maigret en indiquant une place libre devant la maison où ils logeaient.

- Mais, commissaire, c’est… c’est chez…

- C’est chez nous.

- Voilà ce que je voulais dire. C’est chez nous.

- C’est exactement cela, mon ami. Nous allons nous mettre en planque devant chez nous…

Brel était sceptique.

- Vous allez prendre le premier quart. Moi, je vais faire un petit roupillon… Si vous voyez un individu suspect se présenter, vous me réveillez. Pigé ?

Désespéré, il ne fit aucun commentaire et s’exécuta devant l’autorité du commissaire.

Il n’en restait pas moins qu’il se disait qu’il eut été plus confortable de guetter l’invasion d’éventuels intrus depuis l’intérieur de la maison.

Dans son demi-sommeil, Maigret marmonna des mots curieux où il était question de Lino Ventura, d’un sacré emmerdeur, de  truand en cavale…

 


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Acte XVII

 

Incroyable, la météo n’était pas diffusée en direct !

 

 

Uusikaupunki, le 29 décembre 1986

                                                                                   En toute fin de matinée.

 

 

- Je devais lui annoncer l’exécution d’Angus, commissaire, mais la fille a disparu, envolée.

Pour mieux se faire comprendre, Manfred imita le chuintement de la cannette de soda qui s’ouvre. Pchitt.

Adamsberg somnolait sur la chaise de son bureau, insensible au brouhaha qui l’entourait.

- Comme convenu, j’ai assisté à l’exécution, ensuite, je me suis dirigé vers le domicile de madame Kleinusbrëd pour lui communiquer l’information. Et…

- Et vous avez trouvé l’appartement totalement vide, c’est cela, Manfred ?

- Affirmatif, commissaire.

Adamsberg supportait mal l’obséquiosité militaire de son inspecteur. Cette espèce de soumission maladive qui l’amenait à claquer des talons dès qu’il ouvrait la bouche.

- Votre bonne femme, là…

- Rita Kleinusbrëd…

- Oui, c’est ça, Rita Nusbrëd…

- Kleinusbrëd, crut bon de rectifier Fred…

- Elle est peut-être partie en vacances…

- Impossible, commissaire !

Adamsberg dévisagea son inspecteur comme s’il le voyait pour la première fois. Étonné par le ton péremptoire de cette affirmation.

- Vous avez dit impossible ?

- En effet, commissaire. Excusez-moi. Je sais qu’impossible n’est pas finlandais.

- Pas grave. Expliquez-vous.

Il fallait faire vite parce que le chef de la brigade était sur le point de se rendormir.

- A cause de la température.

Manfred observa son supérieur cligner lentement des yeux.

- Hier soir, sur U-TV, Rita Kleinusbrëd a annoncé une vague de froid…

- Et vous pensez que c’est pour cela qu’elle a disparu ? marmonna Adamsberg.

- Je veux dire qu’elle ne peut pas être en vacances, puisque hier, tout le monde l’a entendu annoncer la vague de froid qui allait s’abattre sur la région.

- Ça n’empêche.

Le commissaire se leva de sa chaise, se dirigea vers la baie vitrée et actionna l’espagnolette. La fenêtre s’ouvrit dans un grincement douloureux.

- Approchez, Fred.

Au même titre que tous les membres du service, l’inspecteur était habitué aux facéties d’Adamsberg.

- Passez le bras à l’extérieur.

Le subalterne s’exécuta.

- Vous trouvez qu’il fait froid ?

Tel un virtuose, Manfred fit gigoter ses doigts tout en réfléchissant.

- Normal, répondit-il, un rictus d’hésitation sur le visage. C’est une température tout à fait normale…

- C’est bien la preuve qu’hier, le bulletin météo de Rita Kleinusbrëd n’a pas été diffusé en direct.

L’inspecteur demeura sceptique quelques secondes, avant que ses capteurs cérébraux se connectent au maximum de leur puissance. Son visage s’illumina alors d’un immense sourire de satisfaction. Il avait pigé.

-               Bon dieu, mais c’est bien sûr, s’exclama-t-il parodiant, Raymond Souplex, alias le commissaire Bourrel que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître.

La démonstration était magistrale, digne des grands maîtres du polar contemporain. L’inspecteur hésitait entre l’admiration béate à l’égard de son chef et l’amertume qu’il concevait de ne jamais avoir, lui, des idées aussi grandioses, lacune qui le confinerait jusqu’au terme de sa carrière à une fonction de perpétuel sous-verge.

Danglard, le bras droit d’Adamsberg, pénétra dans le bureau, tandis que Manfred avait toujours le sien à l’extérieur.

- Quelle est la température moyenne à cette époque de l’année, Danglard ?

- Entre – 7 et 4 degrés, précisa l’inspecteur qui avait pris l’habitude de répondre du tac au tac aux questions saugrenues de son supérieur. En 1869, on a connu une vague de froid historique, cette année-là, la Baltique a gelé. On est descendu à – 28 degrés. À l’opposé en 1951, on se baladait en chemise à Uusikaupunki, l’institut météorologique ayant mesuré des températures frisant les 20 degrés. Ces dernières années sont plutôt clémentes, avec des précipitations moindres et, sans vouloir verser dans l’alarmisme et imputer le réchauffement climatique, c’est vrai qu’il y a longtemps que l’on a plus connu d’hiver très rude…

- Et donc ? l’interrompit Adamsberg.

- Statistiquement, il y a de fortes chances pour qu’il fasse froid dans les prochains jours.

Adamsberg observa Manfred.

- Pigé ?

- Pigé !

- Hé bien, foncez, mon vieux.

- Je fonce, commissaire.

Danglard et Adamsberg regardèrent Fred filer vers la sortie.

- Où va-t-il, demanda Danglard.

- Je crois qu’il ne le sait pas lui-même, répliqua Adamsbserg avant de replonger dans la somnolence.


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Acte XVIII

 

Sus au « Q » !

 

 

L’attaque chez le libraire s’était déroulée sans la moindre anicroche. Notre plan diabolique s’était déroulé exactement comme nous l’avions prévu. Pendant que Maigret faisait le gay - le nœud papillon lui allait comme un gant - nous pénétrions en force dans les lieux, dévastions le rayon « cul » pour nous enfuir avant que les témoins n’aient le temps de dire ouf !

Moins de trois minutes avaient été nécessaires pour accomplir notre forfait, Brel défonça la porte, Nothomb ouvrit la marche en hurlant « Taïaut ! Banzaï !  Remember Fort Alamo ! Sus au Q ! », histoire de perturber les éventuels clients présents dans la boutique tandis que Marcel et moi nous précipitions vers le rayon convoité pour y anéantir tous les ouvrages, à coups de cutters, de ciseaux, de cisailles, de ciselets, de cisoires, bref d’une ribambelle d’outils tranchants.

Quand Brel battit le rappel, au moment d’envisager un repli prudent, nous fonçâmes vers la rue pour nous engouffrer dans la voiture.

Malheureusement, cet enfoiré de commissaire avait omis de nous informer qu’il n’était jamais parvenu à décrocher son permis.

- Putain Maigret ! Vous auriez pu nous prévenir que vous ne saviez pas conduire.

Brel enrageait devant le nuage de fumée qui s’échappait du moteur de la voiture.

- Mais godferdom, passez la deuxième, bon sang.

- Brel, hurla Maigret, vous me faites chier ! Je vous rappelle que si je n’étais pas capable de conduire au chapitre XVI, il n’y a aucune raison que j’y arrive au stade actuel du déroulement de cette histoire qui commence à me faire regretter le père Simenon.

Marcel marmonna, comme pour lui-même :

- Deux chapitres, pour passer le permis, faut avouer que c’est assez court.

Pendant ce temps, Amélie, assisse sur les genoux du témoin de Jéhovah, tant le véhicule était étriqué, manifesta une jubilation qui se traduisit par de petits mouvements de son corps de bas et en haut, alternant avec de langoureux déplacements latéraux des hanches. A la manière d’une twisteuse des sixties.

Nous étions tous les cinq dans la voiture et, tandis que Maigret profitait d’un moment de répit pendant lequel il laissait passer une meute d’enfants sur un passage clouté, son regard croisa le visage en pamoison de l’auteure à succès.

Il fulmina.

- Mais, dit-il… Mais…

- Nous pouvons démarrer, lança Brel. Vous lâchez lentement la pédale de gauche, tout en appuyant sur celle de droite…

- Mais… réitéra le commissaire, les yeux fixés sur le rétroviseur.

- Commissaire, tonna Brel, je sais que nous avons les flics au cul, mais serait-il possible que vous regardiez devant vous, plutôt que de rester béatement scotché sur le passé.

A l’évidence, quelque chose dérangeait Maigret. Il semblait outré, sidéré, médusé, oserais-je dire, abasourdi ?

- Ose, me dit une petite voix à laquelle je ne pris pas la peine de répondre….

- J’hallucine ? Je cauchemarde ? Je rêve ? Amélie, demanda Maigret, tout interloqué, me permettez-vous de penser qu’il soit possible que vous vous masturbassiez ?

Dans la foulée de cette excitante conjugaison, je pensai à Jésus. Non pas qu’il s’adonnât à la course à pied, mais l’usage de l’imparfait du subjonctif dans cette situation pour le moins incongrue m’amena à évoquer mentalement mon facteur. L’image de ce petit homme me rasséréna, elle m’inspira de douces pensées bienfaisantes, pleines de compassion à l’égard de mon prochain. Je comprenais la colère de Brel contre l’inconduite automobile du policier, j’admettais le courroux de ce dernier, constatant qu’Amélie se dandinait avec volupté sur le sexe turgescent de Marcel et je ne pouvais que pardonner la magnifique érection que notre ami Jéhovah connaissait, lui dont le gland gorgé de sève et de sang astiquait la raie des fesses d’Amélie Nothomb, cet univers inviolé, jamais conquis par l’homme alors qu’il excitait tant de convoitise… Oui, en réalité, je vous le dis, je comprenais, je compatissais, je partageais, j’étais dans la totale commisération vis-à-vis de mes frères humains, ce qui me foutait dans une belle merde.

Car,  à vrai dire, ils me faisaient chier.

J’en avais ras la casquette de leurs disputes, j’en avais plein les bottes de leur jalousie permanente, je ne supportais plus les minauderies de l’écrivaine à la bouche en cul de poule, j’en avais par-dessus la tête des colères furibondes de ce chanteur caractériel qui adoptait avec une faculté déconcertante des airs d’abruti pleurnichard que l’on aurait eu envie de consoler. Quant à ce mystère de la nature, ce témoin de Jéhovah au prosélytisme morose, ce Marcel muté en madame Maigret, il commençait à me courir sur le haricot au même titre que son prétendu amant, ce limier de mes fesses qui mettait plus d’énergie à tirer sur sa pipe qu’à résoudre des énigmes dont les solutions marinaient dans des brandades de morue ou des matelotes de brochet.

J’aurais pu inviter les 4 mousquetaires, les 4 As, les 4 saisons, les 4 éléments, les 4 jours de Dunkerque, les 4 vérités… Non ! Moi, c’est la bande des quatre plus grands enfoirés que j’avais accueilli dans ma demeure, c’est avec ces quatre niquedouilles que j’avais fomenté mon premier acte terroriste, mon 11 septembre à moi, ce sont ces gens-là dont j’avais cru bon de m’entourer pour que ma verve prenne son envol, pour que ma plume vagabonde afin de créer le plus beau livre jamais publié.

Résultat, nous étions bloqués au beau milieu de la circulation ! Brel, vitupérait, Maigret faisait souffrir l’embrayage de la voiture, Marcel éructant des borborygmes primitifs et Amélie Nothomb râlait de plaisir, un filet de bave dégoulinant du coin de ses lèvres entrouvertes.

J’en pleurais de rage, pensant à maman pour qui j’avais un best seller à écrire.


Best Seller

 

Acte XIX

 

Le libraire qui n’aimait pas chanter

 

 

- L’intégrale de Raymond Queneau en lambeaux, le dernier Quignard déchiqueté, Yann Queffelec laminé, toute la série des « Alice » de Caroline Quine, explosée…

Le libraire se demandait s’il devait en rire ou en pleurer.

- Regardez ce splendide Quang Nhuong Huynh, regardez dans quel état ils l’ont mis… Et L’histoire de Don Pablo de Ségovie de Francisco Quévédo- Villégas, un bouquin à 35 €… Quelle bande de furieux.

- Combien étaient-ils ? demanda le plus petit des deux flics dépêchés sur les lieux de l’attentat.

- Ils étaient quatre…

- Vous pourriez les décrire ?

- Ça s’est passé tellement vite…

- Faites un effort.

- Il y en avait deux qui étaient masqués, j’en suis certain.

- Évidemment, cela ne nous aide pas…

- La femme portait un masque d’Amélie Nothomb et l’homme était déguisé en Jacques Brel…

Le libraire réfléchit quelques secondes, l’index entre les dents.

- Mais, Jacques Brel, dans l’Homme de la Mancha, vous voyez ce que je veux dire, inspecteur ?

Non ! L’inspecteur ne voyait pas. Ses références à lui, c’était la bonne variété française, il était d’ailleurs trésorier de la branche picarde des « Amis de Guy Béart », ce qui attestait assez de l’incommensurabilité de sa culture.

Derrière ses petites montures cerclées, les yeux du libraire cachaient mal le désespoir qui l’étreignait face au désastre.

- Et les deux autres ?

- Pardon ?

- Les deux autres… Comment dire ?

- Terroristes ?

- Le terme est peut-être excessif…

- Comment diriez-vous ?

- Peu importe. Les deux autres, vous pouvez me les décrire ?

- Un transsexuel et un quidam.

Le policier interrogea le libraire du regard.

- La cinquantaine, tous les deux. Le transsexuel portait un tablier de cuisine complètement hideux. Une perruque, je crois… et des pantoufles beiges.

- Et l’autre ?

- Impossible de le décrire.

- Vous ne l’avez pas vu ?

- Si, mais c’était une personne comme on en croise des centaines par jour. Banal, tristement commun.

- Aucun signe distinctif ?

- Transparent. C’est ça, quelqu’un de totalement translucide.

- Donc, repris le trésorier des « Amis de Guy Béart », ces quatre individus pénètrent dans votre magasin en hurlant… C’est bien ça ?

- Tout à fait.

- Et, ils crient quoi ?

- Des cochonneries… « Massacrons le cul », des cris de guerre bizarres. « Boutons le cul hors de<

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