Combat nasal

Best Seller

 

Acte XXIV

 

Combat nasal

 

 

Persuadé que l’on n’écrit jamais aussi bien que lorsque l’on s’identifie à son personnage, je m’étais transformé en non-voyant. L’immersion était totale : j’avais loué un berger allemand, acquis une canne blanche et volé une paire de lunettes d’une opacité suffisante pour regarder le soleil droit dans les yeux. J’avais véritablement le sentiment de maîtriser cette faculté de percevoir le monde qui m’entoure comme un aveugle, c’est-à-dire dans la noirceur charbonneuse d’une nuit sans lune où la brume envelopperait la terre de son blanc manteau ouaté. C’est assez dire qu’il ne faisait pas clair ! Plus je m’adaptais aux ténébreux univers dont je cherchais à m’imprégner, plus mes facultés olfactives se développaient.

Je découvrais que le monde empestait.

Du sillage d’Amélie Nothomb émanaient des remugles de nourriture faisandée. A son approche, tel Proust et sa cousine Madeleine, qui aimait bien ça, comme disait son cousin Gaston, je me remémorais la senteur âcre de l’orange pourrie qui traîne dans le banc de l’élève du fond de la classe. Cet écolier était roux, signe d’un mauvais départ dans la vie, et son incapacité à comprendre l’implacable mécanique assez abstraite, convenons-en, qui impose que le participe passé employé avec avoir s’accorde avec le complément d’objet direct, à la condition, aussi non, ce serait trop simple, que celui-ci précède, l’avait rendu aigri. À un point tel qu’à l’âge de 12 ans, il hésita longuement entre l’idée de se suicider ou celle, bien plus terrible de s’affilier à l’Amicale des Amis de Louis Michel. Le lecteur ébaudi mesurera l’état de délabrement psychologique dans lequel le jeune homme végétait. Hélas, il opta pour la seconde solution et ce ne sont pas ses profondes lacunes qui l’empêchèrent de devenir un assez potable député qui se fit remarquer, notamment, dans son combat pour une réforme de la grammaire.

Brel, quant à lui, dégageait de sa gueule empuantie par de brunes cigarettes, des relents capiteux qui n’étaient pas sans rappeler l’odeur de ces routes fraîchement goudronnées sur lesquelles tombent des averses par une fin d’après-midi caniculaire de juillet, quelques minutes après la diffusion de l’arrivée du tour de France et une victoire de Bernard Thévenet avec quelques secondes d’avance sur Raymond Poulidor.

Les fragrances de Marcel prenaient une toute autre forme. Leur souvenir me plongeait dans un passé que j’aurais cru à jamais enfoui dans les traumas de l’Œdipe. Cette année-là, maman avait pensé pertinent de préparer une fête où le petit garçon pré-pubère que j’étais devait se déguiser en fille. C’était assez ironique pour moi qui guettais avec impatience les effets d’une libératrice poussée hormonale dans mon slip trop grand pour mes attributs. Maman, donc, avait préparé des langoustines pour ma communion, convaincue que cela ferait bisquer ses belles-sœurs qui détestaient cela. Je n’ai jamais compris le plaisir que l’on peut connaître à s’emmerder pendant des heures à pousser de hurlements de douleur en se piquant les doigts à déconstruire une architecture corporelle aussi complexe que celle de la langoustine, l’animal devant se venger de se faire manger froid par cette agressivité post-mortem particulièrement barbare. L’assemblée des tontons picoleurs, des ma tantes poudrées et des cousins boutonneux se régala ou fit mine de. Lorsque sonna l’heure de la retraite pour les convives, se posa la question de la gestion des déchets. Il n’est pas question ici d’évoquer l’oncle que l’on retrouva ivre-mort dans les cabinets, non, il s’agissait de traiter avec pertinence l’avenir à réserver aux carapaces et aux queues sucées ou non, de ces braves langoustines. Débrouillarde et déjà sensible à l’avenir de la planète, maman les offrit en pâture, d’un geste auguste bien encore présent à ma mémoire, aux quelques poules qui squattaient le fond du jardin. Les gallinacées s’affrontèrent du regard avant de se ruer vers le casse-croûte. Elles firent bonne chère de cette pitance et c’est tout juste si elles ne dégueulèrent pas leur tripes tellement elles en bouffèrent. Elles me faisaient penser à un imam défroqué qui s’autorise pour la première fois une tranche de lard grillé. Après avoir ingéré cet exceptionnel repas, les poules sombrèrent dans un sommeil réparateur interrompu au bout de quelques heures par une solide douleur dans le cul. La poule, moins conne que ne l’affirme une légende venue de l’ouest, sait très bien que cette douleur, c’est l’œuf qui point, et pas l’hémorroïde qui saille. Donc, elles pondirent et maman ramassa le fruit de la ponte pour, quelques jours plus tard, nous concocter une omelette au goût maritime. Voilà exactement, et il me semblerait difficile d’être plus pointilleux sur le détail, l’odeur qu’exhalait ce pauvre Marcel. L’œuf à la langoustine.

L’amaurosité dont je souffrais rendait ma perception du monde fabuleusement étonnante. Tout dans le nez !

Maigret, quant à lui, conservait cette ambigüité qui lui était propre. Il éventait l’âcreté de la prunelle, pas celle des yeux, évidemment, mais plutôt l’odeur piquante de l’alcool mal digéré, ces relents qui dégorgent d’un estomac surchargé de trop de plats en sauce. À ces émanations typiques du policier venaient s’ajouter celles d’un parfum disharmonieux, un assemblage malheureux entre l’odeur du manteau imbibé du manque d’air et l’impression animale du tissu gorgé d’humidité.

Ma conviction était faite que le prétexte du policier mal-voyant ou même pas-du-tout-voyant relevait du génie.

Je n’avais pas pensé que mon immersion avait des limites. Je ne savais pas écrire en braille !

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