Du vin blanc, tu siffleras trois fois

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Acte XXVI

 

Du vin blanc, tu siffleras trois fois

 

 

Uusikaupunki, le 29 décembre 1986

               En tout début d’après-midi.

 

 

Le pugilat avec la subalterne n’était pas prévu dans le code de bonne conduite du parfait commissaire et Adamsberg traînait une certaine morosité par devers lui en déambulant dans les rues d’Uusikaupunki.[1]

Quelle mouche l’avait donc piquée, la garce, pour qu’elle se lance sur lui avec cette farouche énergie, symptomatique d’une vie sexuelle aussi morne que l’électroencéphalogramme d’un trépassé ? Entre Retancourt et lui, c’était vraiment une histoire compliquée. Le lien hiérarchique disparaissait parfois pour faire place à des relations quasiment amicales, voire complices. Bien sûr, il arrivait qu’Adamsberg exigeât de sa collaboratrice qu’elle le gratifie d’une rapide fellation, une petite pipe au détour d’un homicide, un pompier gourmand sur le lieu du crime, tout cela participait de leurs habitudes et stimulait la réflexion du flic, mais au-delà de cette sympathique camaraderie, le commissaire s’interrogeait aujourd’hui sur l’avenir de leur coopération.

Retancourt s’était dite consternée de ce qu’il s’était déplacé dans l’appartement de Rita Kleinusbrëd plongé dans l’obscurité, sans indiquer la moindre hésitation sur le chemin à parcourir. Elle n’avait pas tort et l’observation était judicieuse. Mais, devait-elle pour autant en déduire qu’il devenait suspect ? N’était-ce pas légèrement hâtif comme conclusion.

Ces questions tournaient dans l’esprit d’Adamsberg pendant qu’il dégustait une brochette de renne au coulis d’aneth dans son restaurant favori. Une petite cantine qu’il fréquentait régulièrement, surtout les jours de déprime.

-  Décidemment, on vous voit tous les jours, commissaire, avait lancé Nyyrikki, le jovial et débonnaire patron de la gargote.

Oui, on peut être patron de restaurant et maladroit. Adamsberg s’était renfrogné et avait commandé le plat du jour sans prendre la peine de porter un œil aux suggestions du jour.

Il mastiquait lentement, longuement, tout en réfléchissant à ce crime.

Qui avait assassiné la présentatrice de la météo ?

« L’hypothèse du suicide doit clairement être écartée », se dit-il. On a rarement vu quelqu’un se suicider, se découper en petits paquets et se ranger dans le congélateur… Ou alors, il y avait un complice à ce suicide.

Quelqu’un qui avait des notions de découpe…

Un boucher ?

Non !

Un médecin légiste ! Seule une personne aguerrie aux techniques d’équarrissage humain pouvait arriver à constituer d’aussi réguliers sachets de chair.

Qui plus est, en séparant méticuleusement la bidoche des viscères, en démariant les abats de manière à ne pas mélanger cervelle et rognons, l’assassin avait signé son forfait.

Il tenait une piste.

Et cette manie de préciser les dates de péremption sur les paquets de barbaque… Cela indiquait à l’évidence que l’assassin était obsédé par les normes d’hygiène, à coup sûr quelqu’un qui avait dû être lui-même victime d’une intoxication alimentaire.

Nom de dieu !

Il ne put contenir ce juron.

Se rappelant qu’on n’avait pas encore complètement démocratisé le GSM. Il se précipita donc vers la cabine téléphonique.

- Danglard ? Adamsberg au téléphone.

- Oui…

-  Danglard.

-  Oui…

-  On le tient !

- Qui ?

- Le tueur de présentatrice.

- Ce n’est pas vous ?

- Danglard, vous déconnez ou quoi ?

-  Est-ce que c’est mon genre ?

Ce sacré Danglard méritait bien le titre de boute- en-train de génie… Adamsberg allait tomber dans le piège, mais on ne la lui faisait pas, celle-là…

- Danglard, vous me faites beaucoup rire, ah ah ah, mais, redevenons un tantinet sérieux… J’ai une piste très…

- Taratata, répliqua l’adjoint. L’affaire du meurtre de la présentatrice est bouclée[2].

- Mais…

- Dès que nous vous aurons mis la main au collet, on pourra classer le dossier…

- Mais, Danglard, hurla le commissaire.

- La seule chose que je puisse faire pour vous, c’est de feindre d’ignorer votre appel.

- C’est…

- Ce n’est rien. Notre amitié mérite bien que je vous laisse un peu d’avance avant de lancer toutes les forces de police disponibles à vos trousses, commissaire.

Dans le cornet, Adamsberg distingua clairement le bruit du bouchon qui glisse à l’extérieur du goulot de la bouteille. Schpop.

-  Vous avez bu, Danglard ?

-  Pas encore, commissaire. Mais, je me prépare à déguster cette bouteille de vin rouge à votre santé.

L’inspecteur raccrocha, laissant son éminent supérieur dans la plus totale expectative.

« Il faut faire vite », se dit Adamsberg en raclant le fond de son assiette à l’aide d’une miche de pain noir.

« Il ne faut pas traîner », se répéta-t-il.

Il tendit sa carte Visa à Nyyrikki qui secoua la tête de gauche à droite, une moue triste sur le visage.

- Vous savez bien qu’elle ne passe jamais, commissaire.

- Je sais, mais c’est plus fort que moi.

- Je mets ça sur votre note.

- Faites ça.

- Combien tu gagnes par mois, commissaire ? 700, 800 marks ?

- Pourquoi cette question, Nyyrikki ? Et Pourquoi ce tutoiement subit et de mauvais aloi ?

- Pour savoir si tu penses avoir assez avec un mois de salaire pour me régler ton ardoise.

Adamsberg observa le patron et haussa les épaules.

- Tu es bien mesquin.

- Je sais, c’est ignoble de réclamer ainsi son dû, mais que veux-tu ?

- Un rouge !

- Pardon ?

- Donne-moi un verre de vin rouge, cela va m’aider à réfléchir.

Bien marri par cet aplomb, le bistrotier s’exécuta.

Adamsberg, les yeux dans le vague horizon trempa ses lèvres dans le pinard avant de lancer un nouveau juron.

- Foutre-Saint-Juste et Saint Boniface réunis, cracha-t-il, expulsant la piquette sur le tablier de sapeur du restaurateur ébaubi.

- Il est si mauvais que ça ? interrogea le tenancier.

- Danglard !

- Quoi, Danglard ?

- Il ne boit que du vin blanc !

- Euh…. Et alors ?

Les neurones du commissaire se fracassaient à l’image d’une centrale nucléaire japonaise défectueuse. C’était beau à contempler.

- Nom de Dieu ! ajouta-t-il.



[1] Que le lecteur n’hésite pas à retourner à l’acte XXIII s’il ne se souvient pas de cet homérique combat.

[2] Un instant, Adamsberg se demanda comment il se faisait que  la présentatrice fut subitement devenue bouclée.

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