Jésus s'embrase

Best Seller

 Acte XXI

 Jésus s’embrase

 

- M’sieur Loteur… M’sieur Loteur… Une lettre pour vous…

Jésus était brûlant, enflammé, enthousiaste. Il brandissait le pli comme le symbole du triomphe de sa cause.

Le facteur s’était ouvert à moi de ses cauchemars, de sa hantise de se voir un jour, par un petit matin blafard où le soleil tenterait en vain de vomir quelques rayons sur la ville, abattu par un contribuable à qui il remettrait un commandement de payer, une assignation à comparaître ou une cochonnerie de sommation à déguerpir. Quand, par miracle, c’était une bonne nouvelle qu’il avait à transmettre, il ne se sentait plus[1], il sautillait, il jubilait, il était comme galvanisé par l’ampleur de sa mission.

Ainsi, malgré le poids des publications, c’est rayonnant de joie, qu’il accomplissait annuellement l’acte jubilatoire de distribution de l’épais catalogue des 3 Suisses. Même les abonnés dotés d’un faible pouvoir d’achat piaffaient d’impatience, pareils dans cette attitude niaise à ce connard de corbeau tenant dans son bec un munster qui le faisait puer de la gueule. Même les pauvres pouvaient toujours traverser les pages de cette saine lecture pour y rêver à des jours meilleurs, des jours où ils pourraient enfin porter le débardeur beige (réf. 360/026/789) disponible jusque dans la taille 5Xl et le pantacourt écru (réf. 742/986/990)[2] qui feraient fureur lors des soirées branchées organisées sous les chapiteaux où de joyeux agriculteurs s’exciteraient à évoquer les plantureuses saillies de leurs animaux de trait favoris, tout en avalant avec de grands slurps des litres de ce cocktail agricole : la Palm – Red Bull[3].

Brave facteur !

Il méritait bien de se taper une gueuze, le bougre et, dans ma grande mansuétude, j’ôtai la couronne d’épines qui lui faisait office de casquette pour lui caresser d’un geste auguste le dessus du crâne, de manière à ce qu’il comprenne à quel point j’étais fier de lui.

- C’est bien, Jésus, c’est bien…

Il posa sur moi un regard attendri, alors que je m’apprêtai à ouvrir l’enveloppe pour prendre connaissance de ce que les éditions Gros-Limard avaient à me dire.

Je toussotai – puf, puf – l’air dégagé, j’adoptai l’attitude aérienne du mec blasé qui reçoit régulièrement des courriers de la plus prestigieuse maison d’édition française et je me mis à marmonner quelques sons tout en lisant la missive.

- Mon cher Loteur… gnagnagna… félicitations… travail remarquable… hâte de vous rencontrer pour… gnagnagna… malheureusement… hum… pardon, heureusement… votre manuscrit… patati patata… record de vente en perspective…

Plus j’avançais dans la lecture du pli, plus Jésus souriait. Il tapait dans ses mains, comme une otarie bien élevée en bredouillant : « C’est bien… Oh… Bravo… Ohlala, c’est magnifique… M’sieur Loteur, comme j’suis content pour vous…C’est formidable… »

Je continuai ma lecture, après m’être éclairci la voix.

- Hem, hem… Ce livre marquera d’une pierre indélébile l’histoire de la maison Gros-Limard et je ne vous cache pas… gnagnagna… je vous prie de croire en mes… Voilà ! S’en suivent les formules de circonstances… Veuillez agréer…

Subitement, le facteur avait perdu son air réjoui.

- Foutredieu ! Que se passe-t-il, Jésus ?

- Ils parlent vraiment d’une pierre indélébile ?

- Tout à fait ! lâchai-je, conscient d’avoir gaffé.

- Ce n’est pas trop heureux comme formule.

- Je vous l’accorde, mais vous savez, même chez Gros-Limard, on peut trouver de ces collaborateurs médiocres qui…

- Je vais continuer ma tournée, me dit le messager du bonheur, fils de dieu à ses heures perdues.

Et il s’en alla.

Et je repris la lettre.

Et je la relus.

 « Chère Madame, Cher Monsieur,

 Votre manuscrit a été examiné avec attention, mais malheureusement, il n’a pas emporté l’adhésion de notre Comité de lecture et nous ne pouvons donc en envisager la publication.

Afin de procéder au renvoi du manuscrit… »

 - CONNARD !

Je trépignais, je tapais du pied, je me mordais la lèvre, j’avais envie de frapper, j’enrageais, je bisquais, j’en oubliais de respirer tant ma rage était grande et incommensurable ma colère.

Dans un soupir, comme pour moi-même, je dis :

- Ces éditeurs n’ont pas le moindre respect pour les facteurs…

J’ajoutai :

- Pfffff !



[1] Ceci grâce au fait qu’il utilisait Fa, la fraîcheur des limons au service des aisselles faisandées.

[2] Oui, oui, vous ne rêvez pas, je parle bien de ce modèle coulissé dans le bas qui dévoile avec grâce vos chevilles, celui qui est coupé dans une matière naturelle, composé de 55 % de lin et de 45 % de coton, agréable à porter et facile à laver.

[3] A n’en pas douter, la fusion de l’image du cheval de trait de la bière Palm associé au taureau fougueux de Red Bull fera des ravages lors des prochaines foires aux bestiaux.

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