Le danger viendra d’en bas

Best Seller

 

Acte XXIII

                                                                                           Uusikaupunki, le 29 décembre, pratiquement la fin de matinée

 

Le danger viendra d’en bas

 

- Commissaire ?

- Oui, Retancourt.

- Lorsque nous sommes arrivés chez Rita Kleinusbrëd, tu t’es dirigé tout droit vers la cuisine, alors qu’il faisait à moitié sombre dans l’appartement…

- Oui.

- Comme si tu connaissais les lieux…

- En effet…

- Sans hésitation, sans tâtonnement… Paf, direct à la cuisine. C’est fort.

- Et alors ?

- Les hommes sont intrigués.

- Ils me soupçonnent ?

- On ne peut rien te cacher.

- Ils pensent quoi ? Que j’ai surgelé ce tronc qui rentre dans un tube cathodique ?

- C’est que…

- Rassurez-les…

- Pas facile… vous savez quand le doute règne.

- Nous vivons dans un catalogue, Retancourt, vous ne le saviez pas ?

- ……………

- L’univers est un grand catalogue, réaffirma-t-il doucement.

- ……………

- Depuis l’universalisation de la décoration d’intérieur, tous les appartements se ressemblent… Non. Ils sont tous les mêmes…

- Et ?

- Vous ne me comprenez pas, Retancourt ?

- J’ai l’habitude.

Dans son esprit, le commissaire considérait véritablement cette collaboratrice comme la plus grosse connasse de toute la police scandinave. D’un autre côté, les séminaires de gestion d’équipe et de management relationnel auxquels il avait participé pour accéder au grade de commissaire lui avaient appris à faire preuve de diplomatie et de modération dans ses propos.

Il taillait quelques crayons, le regard dans le vide, tout en espérant qu’elle dégage sa lourde carcasse de là, et qu’elle emporte avec elle cette psychose de la suspicion.

- Jean-Baptiste…

Elle avait prononcé son nom en tentant de neutraliser sa voix gutturale, ce ton caverneux qu’elle utilisait spontanément et qui ressemblait au cri de la machine à laver en fin d’essorage.

Surtout les Miele fabriquées dans les années 90 !

Adamsberg attaquait la seconde boîte de crayons ; il leva ses yeux fatigués vers elle. Elle était tellement grande qu’il s’aperçut qu’une légère douleur lui transperça la nuque.

« Tu me fais chier », pensa-t-il.

-    Oui, Retancourt, soupira-t-il.

- C’est quoi cette histoire de catalogue ? lui aboya-t-elle à la figure, brandissant son P38 d’une main tandis que, de l’autre, elle dirigeait vers le visage émacié du flic la lampe de bureau équipée d’une ampoule de 75 watts.

- Vous inversez les rôles, inspecteur…

La phrase avait sifflé d’entre ses dents pendant qu’il soulevait le bureau d’un geste aussi précis que soudain, envoyant le meuble de chêne sur les pieds de la connasse qui se mit à hurler comme Jessica Mortier à Bercy, en 86, à l’arrivée de Patrick Bruel sur scène[1].

Adamsberg savait pertinemment bien que les pieds de Retancourt étaient aussi fragiles que l’étalon d’Achille, et il n’hésita pas une seconde à  profiter de cette prodigieuse faculté qu’il avait de piquer exactement là où ça fait mal !

Sacré Adamsberg !

Profitant de ce que l’adjointe se trouvât ainsi penchée vers l’avant pour s’enquérir de l’état de ses arpions, il lui décocha un solide coup de genou dans le visage, provoquant le craquement sec des cartilages nasaux de la jeune femme. Elle roula sur le sol, braillant des injures que la censure m’interdit de répéter, surtout qu’il est bien connu que les raccusettes n’ont pas d’amis, et rien n’est plus important que l’amitié. Le commissaire s’apprêtait à enjamber le corps de sa collaboratrice obèse pour filer à l’anglaise lorsque cette garce, dans un sursaut vengeur se mit à mordre dans sa cheville.  Mais l’histoire possède de ses rebondissements auquel le lecteur ne s’attend pas. En effet, accroche-toi bien, toi qui me lis, ce jour-là au matin, dans un accès de nostalgie, Adamsberg avait chaussé ses longues guêtres noires par-dessus ses brodequins, comme s’il avait senti que le danger viendrait d’en bas.

Quel mec cet Adamsberg, non ?

Moi qui vous cause devant mon écran, je vous avoue que parfois, je n’en reviens pas que de tels héros aient pu être inventés par des auteurs à l’esprit aussi fertile qu’un champ de maïs transgénique.

- Même pas mal, lança-t-il, franchement moqueur, à Retancourt occupée à cracher quelques dents jaunies.

Le commissaire dévala nonchalamment les escaliers pour se retrouver dans la rue où la nuit faisait encore rage.

Il fit quelques pas sur le trottoir, l’esprit serein, certain que sa collaboratrice finirait par s’excuser de cet emportement causé, à l’évidence, par les cadences infernales et la diminution du pouvoir d’achat. Il savait aussi que Retancourt était préoccupée ces derniers temps. Cela faisait des mois que la Belgique n’avait plus de gouvernement, et cette idée la rendait malade au point qu’elle s’était laissé pousser la barbe. Et franchement, ça ne lui allait pas.

Adamsberg remonta le col de sa parka, il faisait froid. Il s’arrêta devant la vitrine d’un cordonnier et se regarda longuement dans le reflet.

Il se fit la réflexion qu’il ne ressemblait vraiment pas à José Garcia.

« Erreur de casting », se dit-il, alors qu’un sourire faisait craquer ses lèvres gercées par la morsure polaire.



[1] T’en souviens-tu, douce Jessica ? Non ? J’étais à tes côtés ce jour-là… Depuis, je porte un implant cochléaire.

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