Transpercé par l'inspiration...

Best Seller

 

Acte XXV

 

 

Transpercé par l’inspiration, Loteur couche enfin les premières phrases de son best-seller

 

 

J’enviais les gens capables de taper à l’aveugle, mais je me demandais comment ils faisaient pour se relire et ces considérations techniques perturbaient l’avancement de mon best-seller.

Pourtant, l’obscurité était propice à la réflexion et divers scénarii me taraudaient l’esprit.

A l’évidence, la technique du romancier qui manie avec aisance l’art du suspens est de construire son récit à l’envers.

1° Trouver un coupable

2° Trouver une victime, de préférence dans l’entourage du coupable.

3° Trouver un mobile.

4° Trouver l’arme du crime.

5° Trouver le début.

C’est tout.

Enfin, presque tout.

Mon canevas faisait l’objet de toute mon attention et il m’apparut pertinent de le modifier. Pourquoi ne pas désigner la victime, analyser son environnement et y trouver le coupable idéal. C’est-à-dire le plus inattendu.

Imaginons un couple merveilleusement harmonieux qui baigne dans la réussite, la félicité, la béatitude extatique, une replète euphorie que rien ne semble pouvoir troubler, pas même l’augmentation programmée des produits pétroliers.

Le lecteur conceptualisera aisément puisque je ne m’adresse qu’à la crème intellectuelle. Facile donc de se représenter Monique et Gilbert, elle cadre chez Belgacom, lui fonctionnaire aux douanes & accises, elle grande, blonde, souriante et intelligente ; lui, sportif, racé, barbe de deux jours et polo Lacoste rose légèrement entrebâillé sur un torse à la pilosité harmonieusement répartie. Derrière cette façade se cachent d’épouvantables souffrances : Monique dissimule de plus en plus mal une homosexualité latente et les regards langoureux que lui adresse Jessica, sa nouvelle téléphoniste, la troublent à un point tel que, régulièrement, elle s’enferme dans les toilettes pour se caresser jusqu’à l’orgasme. Gilbert, quant à lui, vit un véritable calvaire ; il n’a jamais osé avouer à son épouse sa passion pour le football. Depuis des années, il fait croire à sa femme qu’il passe plusieurs soirées par semaine à militer activement au parti libéral, parce qu’il est intimement persuadé que la libre entreprise, c’est l’avenir de l’économie et que le patronat est une fourmilière  de leaders performants, une concentration de pointures qui font face aux grands défis qu’il faut relever pour contrer l’envahisseur chinois. En réalité, lors de ses nombreuses absences du foyer conjugal, il se trouve dans les tribunes de l’Union Saint-Gilloise à hurler son soutien au club de son cœur. Non, Gilbert n’est pas un hooligan, non ! Il préside aux destinées d’un groupe de supporters bien élevés qui fait la fierté d’un club au passé prestigieux. Aujourd’hui, Gilbert est en souffrance et la perspective de la relégation de l’Union en promotion l’entraîne vers les affres de la dépression.

 

Extrait de dialogue :

Elle : « - Tu n’as pas l’air dans ton assiette, Gilbert.

Lui : - Heu… Ça va… Ça va…

Elle : - J’te jure. Depuis quelque temps, tu me sembles maussade.

Lui : - Maussade ?

Elle : - Oui.

Lui : (Il hausse le ton) - Maussade, moi, maussade. Tu me trouves maussade… Alors là… là… Elle me trouve maussade… Mais comment est-ce qu’on peut faire pour ne pas être maussade quand… quand… quand… (Il s’effondre)

Elle : - T’énerve pas, Gilbert. J’avais juste envie de te dire que…

Lui : - Que tu me trouves maussade, j’ai bien compris… J’ai très bien compris Monique.

Elle : - Mais, qu’est-ce que j’ai dit ?

Lui : - Qu’est-ce qu’elle m’a dit ? Elle se demande ce qu’elle m’a dit ! C’est le comble. Alors, là… c’est le comble. Tu sais ce que tu m’as dit Monique ? Tu le sais ? Tu le sais très bien, ce que tu m’as dit. Tu m’as dit que tu me trouvais maussade.

Elle : - Oui, Gilbert… C’est bien ça.

Lui : - Mais, Monique… Monique ! Est-ce que tu peux faire un effort et te rendre compte que j’ai toute les bonnes raisons de me sentir maussade…

Elle : - Il y a des problèmes au parti ?

Lui : - Au parti ? Non… Il n’y a aucun problème au parti.

Elle : - Mais tu me sembles si tracassé… Surtout depuis que Didier a accepté la mission royale…

Lui : - Monique, tais-toi. Tu n’y connais rien en foot… en politique… Tais-toi, Monique, je t’en prie, Monique, tais-toi.

Elle : - Pardonne-moi, Gilbert. Je t’en supplie, pardonne-moi. » (Elle rampe à ses pieds. Il lui caresse la tête, marmonnant quelques phrases inintelligibles)

Fin provisoire du dialogue.

 

Comme l’aurait dit Manneke Pis, il y avait là de quoi être satisfait de ce premier jet. J’avais réussi à établir une intensité dramatique dans le dialogue, un climat tendu s’installait entre les protagonistes de ce polar que je me préparais à écrire. Il était évident que cet échange augurait d’un meurtre.

 

Autre dialogue :

« Lui : - Que se passe-t-il, Monique ? Je te sens si froide, si lointaine, ces derniers temps.

Elle : - Pardonne-moi, Gilbert, ce n’est pas de ta faute…

Lui : - Mets des mots sur ta souffrance, ma belle. Je peux tout entendre, tu sais.

Elle : - Merci, Gilbert… Prends-moi, si tu le veux, grand fou.

Lui : - Mais, ton désir… Ton désir est-il que je te prenne sauvagement… ou…

Elle : (Agacée) - Prends-moi, bordel.

Lui : - Tu n’es plus la même, depuis quelques temps. Tu as changé, Monique.

Elle : - Laisse à la femme que je suis le droit à ses humeurs… Putain de chiotte, Gilbert !

(Monique craque d’un bloc. Crac)

Elle : - C’est… C’est cette petite garce, Gilbert, cette petite garce qui…

Lui : - Qui quoi, ma chérie… Mets des mots sur ta souffrance, ma belle. Je peux tout entendre, tu sais.

Elle : - Mets des mots sur ta souffrance, gnagna… C’est tout ce que tu sais dire ?

Lui : - Mais, ma proute, je t’ouvre le champ des possibles. Communique… Mets…

Elle : - … des mots sur ta souffrance. Je sais. Ok ! (Elle prend son souffle.) Voilà. Gilbert ! Tu commences à me faire chier avec ta grosse bite.

Lui : - Ma…

Elle : - Tu as très bien compris, Gilbert. Tu me fais chier avec ta grosse bite. J’en ai plein le cul de ta bite ! J’en ai marre de ta bite… Elle pue ta bite.

Lui : - Mais…

Elle : - Il n’y a pas de mais… »

 

Cette fois, je ressentais véritablement mes personnages de l’intérieur. J’étais dans l’empathie et mes doigts virevoltaient sur le clavier à la vitesse de l’éclair pour narrer ces échanges tendus qui allaient déboucher sur un crime odieux qui tiendrait en haleine la terre entière.  Car, bien entendu, bon sang, mais c’est bien sût, putain d’évidence, tous les soupçons allaient peser sur les frêles épaules du compagnon ou de la compagne de la victime – je n’avais pas décidé qui j’allais trucider – et ces présomptions deviendraient tellement pesantes, que, oui, crétonnerre, l’innocent finirait par reconnaître le crime qu’il n’avait pas commis, sous la pression insupportable d’un policier abject qui mènerait, des heures durant, un interrogatoire d’une inouïe violence.

J’allais l’obtenir le Prix du Polar de Cognac, ce sésame tant convoité, j’allais grimper au box office et recevoir mille et une propositions pour adapter mon ouvrage à la télévision. Un casting prestigieux où Roger Hanin, dans le rôle de Gilbert, donnerait la réplique à Monique campée par Véronique Genest.

D’un mouvement souple, je déplaçai la souris pour cliquer sur l’imprimante. Celle-ci éjecta en souplesse les deux pages que je venais d’écrire. Je courus vers Amélie pour qu’elle prenne connaissance de mon génie. Dans la cuisine, elle était occupée, la langue coincée entre les lèvres, à éplucher des pommes de terre. Elle était splendide dans son tablier turquoise. Posant son économe, elle attrapa les feuillets et plongea dans la lecture.

-         C’est de vous, cette merde ? me demanda-t-elle, une grimace de dégoût affectant ses traits grossiers.

Je ne pris la peine de lui répondre, j’étais trop heureux. Si elle n’aimait pas, c’est que c’était bon.

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