Le centriste de l'autoroute

Le centriste de l'autoroute

 

Sur l’autoroute, c’est la nuit, les trois bandes sont dégagées, tout va bien.

Derrière, dans son siège confortable, petit Jules dort comme un ange, la tête légèrement penchée vers la gauche. Sa respiration lente et régulière est apaisante.

Ma main glisse sur la cuisse de Styvie, sa maman, elle me serre les doigts délicatement.

Nous évoquons cette soirée : le solide apéro, les tagliatelles aux scampis, la mousse au chocolat, la famille, les projets, l’avenir, les vacances qui se profilent…

Tout va bien.

Bien calé sur la bande de droite, le moteur de ma Peugeot ronronne doucement et Classic 21 diffuse un vieux tube de Queen. Ce n’est pas ma tasse de thé, mais tant pis. Ça coule dans l’oreille sans faire de mal aux tympans et, de toute manière, il me suffirait d’actionner la molette de la commande pour changer de chaîne.

La route défile, dans une petite heure, nous serons couchés.

Personne à l’horizon, sauf deux points rouges au loin.

Sans doute un autre couple qui rejoint ses pénates.

Ou un travailleur fourbu qui vient de terminer sa journée.

Ou…

Qu’importe.

Lentement, je me rapproche de ce véhicule qui doit rouler un peu plus lentement que moi.

C’est un 4/4 de couleur sombre qui évolue, imperturbable, sur la bande centrale.

Je pense que je vais le dépasser.

Sans doute, m’apercevant, se rabattra-t-il sur la droite.

C’est ce que j’imagine, lorsque dans mon rétroviseur, je distingue des phares qui fondent à toute allure.

Un mec pressé !

Pourquoi un mec, me dis-je ?

Je ne sais pas.

J’hésite, constatant que le vétérinaire dans le 4/4 semble ne pas vouloir dévier de sa trajectoire d’un seul degré, gardant le cap comme le timonier entêté du Titanic.

Pourquoi un vétérinaire ?

Je ne sais pas.

Le bolide a fondu sur nous et nous dépasse.

Moi, je n’ai pas envie de ralentir et je dépasse la jeep par la droite, commettant une impardonnable infraction au code de la route.

J’m’en fous.

Je me demande pourquoi ce conducteur est mû par cette farouche volonté de ne pas s’écarter de sa sacro-sainte trajectoire.

Pourquoi ce centrisme radical ?

Et je pense à Benoît Lutgen, le pathétique président du CDH.

L’homme qui affirme péremptoirement que c’est au centre du centre que se trouve la position idéale.

Benoît Lutgen !

L’incarnation du ventre mou de la politique, la baudruche ductile de l’opinion publique, là où se nichent les hésiteurs ramollis qui s’en iront quérir leurs convictions un p’tit coup à gauche, un p’tit coup à droite.

Cette connerie de bagnole de deux tonnes, plantées sur cette bande centrale et qui se fait déborder simultanément par la gauche et par la droite me fait lamentablement penser à Benoît Lutgen.

L’image furtive de François Bayrou m’effleure également l’esprit.

Je n’aime pas les gens malléables, les idées flasques, les doctrines pâteuses, les réflexions gélatineuses, les discours visqueux.

Jules dort toujours ; sa maman me regarde et me sourit.

-         À quoi tu penses ?

-         À rien.

 

Jean-Philippe Querton

21 juin 2012

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