Crime à l'eau de rose

Crime à l'eau de rose

Cette nouvelle a été publiée dans un recueil collectif paru en mai 2013 à l'initiative de la Sabam. Tous les textes ont été écrits dans le cadre de la Foire du Livre de Bruxelles qui était placée sous le thème des "Écrits meurtriers".

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Crime à l’eau de rose

Jean-Philippe Querton

 La présence d’Alban de Saint-Fiole à la Foire du Livre n’était pas l’événement qui faisait la une de la presse spécialisée. L’auteur se faisait rare pour la bonne raison que ses lectrices, atteintes par la limite d’âge, étaient de moins en moins nombreuses ; elles trépassaient toutes les unes après les autres, dans le respect scrupuleux des statistiques de mortalité.

de Saint-Fiole avait acquis sa notoriété grâce à des romans sirupeux dans lesquels des bergères se laissaient séduire par des princes charmants. Le filon avait été mis à toutes les sauces : la technicienne de surface bouleversée par le charme ravageur du PDG, le caporal d’infanterie amoureux de la femme du colonel du régiment, la soubrette folledingue du fils du vicomte du château d’à côté, les frasques libidineuses, mais pas trop, du jeune steward de paquebot avec la richissime héritière d’un empire pétrolier… Depuis cinquante ans, de Saint-Fiole réécrivait L’amant de Lady Chatterley.

Malgré tous ses efforts, les liftings successifs, les implants capillaires, les dents blanchies, le corset pour lui conférer un profil de jeune premier, l’auteur dissimulait mal ses quatre-vingts. Il avait cependant conservé cette prestance, ce port altier qui, du moins le pensait-il, le rendait irrésistible.

de Saint-Fiole, nom d’emprunt, vous l’aurez compris, vendait de moins en moins et les éditions du Sucre d’orge tablaient sur sa mort prochaine pour relancer le commerce. Quoi de plus porteur en termes de marketing qu’un cadavre d’auteur encore chaud, les épitaphes, les rétrospectives, les best-off, les images d’archives, tout cela donnerait sans doute un nouvel élan à la carrière de l’artiste.

Lambertine quittait rarement Masbourg.

Veuve depuis belle lurette, elle s’était consolée de cet amour qu’une saloperie de maladie — la tuberculose —  lui avait enlevé en se plongeant des nuits entières dans les récits romantiques de son auteur favori. Elle n’avait jamais osé l’avouer, pas même à Monsieur le Curé dans l’intimité du confessionnal, mais il lui arrivait que d’impures pensées lui assaillissent l’esprit en lisant ces romans. 

de Saint-Fiole, c’était son compagnon, son ami, elle passait en sa compagnie des heures exquises et cette fois-ci, sa décision était prise, elle allait monter à Bruxelles pour le rencontrer à la Foire du Livre.

L’idée de partir vers la ville la terrorisait, mais l’annonce de sa présence qualifiée d’exceptionnelle par le journaliste de la gazette l’avait convaincue que c’était aujourd’hui ou jamais !

C’était une fameuse expédition ! La dernière fois qu’elle était montée sur la capitale, c’était en 58, pour l’Expo. Que de souvenirs… enfin, des souvenirs confus, l’odeur des gaufres, le goût de la gueuze, l’immensité de l’Atomium, les cloches aux pieds… Dans le journal, elle avait lu que de Saint-Fiole serait sur le stand de sa maison d’édition le samedi 9 mars de 14 à 15 heures. Elle avait eu du mal à retrouver son nom dans la liste des auteurs présents, elle se demandait bien qui étaient tous ces inconnus. Ce n’était quand même pas possible que tant de monde écrive des livres, il y en avait des centaines…

Levée avant l’aube, Lambertine s’était habillée comme pour les grandes occasions : par-dessus sa gaine Barbara, elle avait enfilé un chemisier à jabot et son tailleur noir, s’était poudrée, légèrement maquillée et avait enfilé le manteau de fourrure qu’elle avait sorti de la garde-robe la veille pour que l’odeur de naphtaline s’atténue. Comme elle avait quelque neuf kilomètres à se farcir à pied, elle avait chaussé d’inélégantes bottines de marche, mais à cette heure matinale, bien échu qu’elle croise grand monde.

Dans son caddie, celui qu’elle emmenait pour les courses au marché du village et qui lui avait déjà rendu bien des services, elle avait entassé une cinquantaine de livres d’Alban, ses préférés, ainsi que quelques tartines beurrées, des charcuteries du pays, un grand thermos de café, une tasse, un grand couteau pour trancher le saucisson et ses chaussures de ville, de fines ballerines qu’elle mettait rarement tant elles lui écrasaient les gros orteils. Elle avait renoncé au chapeau, mais avait prévu d’emporter son fichu en plastique, quelquefois qu’il se mette à pleuvoir.

En gare de Jemelle, les trains pour Bruxelles partent aux heures trente-sept, il leur faut un peu moins de deux heures pour rejoindre la capitale. Par prudence, Lambertine avait décidé de prendre celui de 8h37, ça lui laisserait le temps de rejoindre le site de Tour et Taxis — drôle de nom, Tour et Taxis. Dans le compartiment, elle est seule. Ses pieds lui font mal, elle voudrait ôter ses chaussures, mais elle n’ose pas. Elle tue le temps en buvant un peu de café, s’offre un bout de pain avec deux tranches épaisses de saucisson qu’elle taille à même la tablette. Puis, elle attrape les livres de de Saint-Fiole, les manipule, les tourne et les retourne dans ses mains, en relit le résumé, replonge des années auparavant, se souvenant avec précision de l’époque où elle les avait lus.

Pieds nus sur la plage est un de ses préférés, c’est la magnifique histoire de cette jeune Brésilienne très pauvre qui vend des glaces aux touristes pour subvenir aux besoins de ses parents handicapés. Ça l’avait secouée d’autant plus qu’elle l’avait dévoré le lendemain de la mort de Diane, le chien de la voisine qui était passé sous la scie circulaire.

Tendre Josette, elle s’en était régalé en juillet 69, elle s’en souvenait bien, l’homme sur la lune, Eddy Merckx, tout ça… Et Lisbeth ou l’impossible amour, un chef-d’œuvre qu’elle aurait pu répéter par cœur tant elle l’avait relu, c’était à l’époque de la fusion des communes, en 1977, qu’elle l’avait acheté chez Maurice, le libraire, La chatte blanche, c’était en 76, l’année de la sécheresse, Les bijoux de l’Émir, en 1980, quand sa nièce, celle qui s’est déjà remariée deux fois, était née.

Elle les avait tous ! Les 105 livres d’Alban de Saint-Fiole, elle les avait tous, et certains en plusieurs exemplaires, mais aujourd’hui elle n’en a emporté que quelques-uns, une cinquantaine, se demandant s’il accepterait de les lui dédicacer.

À la gare du Nord, elle continuerait à pied, pas question de dépenser une fortune pour un taxi.  Elle avait noté l’itinéraire sur une feuille blanche : prendre la rue du Progrès, tourner à gauche à la place Solvay et se diriger vers l’avenue du Port, traverser le canal… Sur les pavés, son caddie lui semble encore plus lourd à tracter, il s’enfonce dans les trous, elle doit donner de violents coups d’épaule pour avancer, elle a hâte d’arriver. Elle n’aurait pas dû se lancer dans cette aventure.

Le bâtiment est immense, plus grand encore que celui où se déroulait la Foire Agricole de Poix-Saint-Hubert où elle se rendait chaque année, jusqu’en 1998, l’année de sa première fracture du bassin. Dans sa jeunesse, elle n’aurait manqué l’événement pour rien au monde ; parfois elle donnait un coup de main à sa cousine Hortense qui tenait le stand des crêpes bretonnes.

Ici, elle était impressionnée : la hauteur des plafonds, la lumière, les tapis rouges, les enseignes, les drapeaux, le grouillement d’êtres humains, les familles nombreuses qui forçaient le passage à coup de landaus, tout cela lui donnait le tournis. On lui a remis un plan à la caisse, elle s’assoit pour le compulser. Les éditions du Sucre d’Orge sont dans le palais 3, elle atteignait son but, il était temps d’enfiler ses chaussures à talons, fallait quand même pas se présenter en tenue de fermière devant le maître !

Elle n’en était pas sûre, mais ces regards, ces sourires narquois l’inclinaient à penser que les gens se moquaient d’elle. Elle s’en foutait, elle avançait, déterminée. Elle allait enfin rencontrer l’homme qui partageait sa vie depuis tant d’années, celui qui l’avait accompagnée partout, au lit, aux toilettes, au jardin, à  la cuisine, à l’hôpital, dans les moments les plus intimes, dans les circonstances les plus secrètes… Alban savait tout d’elle, sûr qu’il allait être content de mettre enfin un visage sur cette lectrice qui avait tant fait pour sa renommée, pour son succès. Pour sa gloire.

Elle reconnut le stand de loin, interrompant sa marche en avant, cherchant un siège où se poser. Dans l’espace exigu, un jeune homme aux traits féminins — Lambertine n’ignorait pas que le monde de l’édition était peuplé d’invertis — s’agitait à ranger des piles de livres, souriant distraitement aux passants qui faisaient mine de s’intéresser à la prose publiée par Sucre d’Orge, répondant aux questions que certains lui posaient, tout en regardant sa montre.

Il était 13h, elle avait une heure d’avance, bien assez pour savourer l’instant, de toute manière, depuis combien d’années attendait-elle cette rencontre ?

Sous le regard étonné des badauds, pulls roses pour les hommes, pantalons de jeans pour les femmes, elle déballa à nouveau son casse-croûte et coupa le sauciflard qu’elle mastiqua lentement, les yeux rivés sur la chaise où il allait bientôt s’asseoir.

Épuisée, Lambertine s’assoupit. Un vigile lui secoue l’épaule, mais elle ne lui prête pas attention, trop intriguée par l’agitation qui règne devant le stand. Sans doute de Saint-Fiole est-il arrivé, elle ne voit pas, il est dissimulé par une dizaine de vieilles femmes toutes plus excitées les unes que les autres. Elle attend. Au bout d’une dizaine de minutes, le rideau humain s’écarte, elle le voit. Le choc. Ratatiné dans un fauteuil roulant, le maître a perdu de sa splendeur. La peau chiffonnée, le menton tordu par une grimace, le regard dissimulé derrière d’énormes montures, Alban de Saint-Fiole boit une limonade à la paille, tant sa main tremble.

Assise, Lambertine le fixe, attendant que la tête de l’écrivain pivote et qu’il l’aperçoive enfin.

Qu’il sourie enfin en la voyant, qu’il l’invite à s’approcher, qu’il la serre dans ses bras exprimant tout le bonheur qu’il éprouve à la connaître enfin.

Plus personne ne sollicitait l’écrivain qui piaillait d’agacement sur son siège à roulettes. Des promeneurs le toisaient, certains posaient sur lui le même regard que l’on adresse à un pouilleux. Le collaborateur de la maison d’édition faisait de grands gestes pour appeler de Saint-Fiole à un peu de patience lorsque celui-ci planta son regard sur Lambertine. Elle en était sûre, malgré les lunettes fumées, il la dévisageait, il la reconnaissait enfin, il allait retrouver son calme, son sourire, sa bonne humeur et lui faire signe de s’approcher.

Elle allait se lever, se précipiter vers lui quand il la désigna du doigt et parla au jeune homme. C’était horrible. Le deuxième choc.

Elle avait lu sur ses lèvres, parce que c’était la seule façon qu’elle avait de comprendre les autres, elle avait saisi ce qu’il avait dit au jeune homme en désignant Lambertine. Des mots épouvantables, grossiers et blessants.

« Quand tu penses que j’ai écrit ces conneries toute ma vie pour des vieilles folles comme celle-là… »

Il avait dit ça.

« Il avait écrit des conneries…

… pour des vieilles folles… ».

Elle n’en revenait pas. Son univers se fracassait sur ce constat : de Saint-Fiole n’avait jamais aimé ce qu’il avait écrit ces années durant, tout n’était que mise en scène, cinéma, de pures fictions destinées à assurer à l’auteur un train de vie royal. Grâce à son argent !

Elle pleurait.

Elle enrageait.

Elle trépignait.

Elle sortit les bouquins de son caddie et commença à les déchiqueter. Elle les massacrait, déchirait les pages, les envoyait en l’air comme la semeuse du Larousse, mais avec beaucoup moins de sérénité. 

C’était le chaos, la gabegie, le bordel dans le ronron tranquille et consensuel de la Foire du Livre ; certains pensaient qu’il s’agissait d’un happening, une animation mise en place par des comédiens et les spectateurs s’amusaient de cette folle qui commettait le crime ultime dans ce temple dédié au Livre : saccager un ouvrage.

 de Saint-Fiole tressautait sur son fauteuil, il faisait de petits bonds réguliers tout en riant. C’était discret, mais cela devint rapidement bruyant. Personne n’avait pris garde à l’auteur avant qu’il ne sombre dans une quinte de toux qui augurait d’un trépas rapide si on ne lui venait pas rapidement en aide. Le collaborateur de la maison d’édition fit ce qu’il croyait bon : il lui tapota le dos, lui proposa un verre d’eau, l’invita à se calmer… Mais rien n’y faisait, le vieillard ne parvenait pas à s’apaiser, à chaque accalmie succédait une rechute, il allait étouffer, pour preuve la teinte pourpre que son visage affichait.

La vieille dame en avait fini du carnage.

L’œuvre du traître était réduite à néant, des lambeaux de papier, de la charpie, des milliers de confettis tâchés d’encre… le retour de l’œuvre à sa juste valeur, à son état primitif, du rêve déchiqueté.

Au fond du caddie, Lambertine, le visage congestionné, les yeux exorbités et la tignasse échevelée parvint à mettre la main sur le couteau dont la lame était encore maculée de graisse animale. Elle ne prit pas  la peine de réfléchir, elle se précipita vers de Saint-Fiole et lui trancha la gorge.

Son geste était inutile.

Il venait de succomber à un arrêt cardiaque.

 

 

 

 

 

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