La fille du boche

Nouvelle

 

A Serge Poliart et aux mystères du Drapeau Blanc

 

Jeanine avait vu le jour par un froid matin de l’hiver 1946.

A la fin du mois de février plus précisément.

Il gelait à pierre fendre mais le ciel était d’un bleu azuréen.

Elle naquit aux cadences des tambours, des apertintailles et des claquements de sabots sur les pavés du village.

Les anciens prétendaient que naître un jour de carnaval portait bonheur, surtout après toutes ces années de privation.

Pendant la guerre les manifestations folkloriques avaient été interdites par les autorités. Comment s’amuser pendant la boucherie ?

La fête allait être mémorable.

Ripailles et beuveries seraient de circonstance.

 

Personne ne savait trop bien pourquoi Yvonne, la mère de Jeanine bénéficiait du privilège, pour peu que c’en soit un, d’habiter dans une de ces maisonnettes à la brique triste, rangées dans un alignement rigoureux par un architecte plus soucieux du garde à vous de ses bâtisses que du confort de ceux qui y logeaient.

Dans le coron ne vivaient que des familles dont le père, et parfois aussi les fils, travaillaient à la mine.

Existences rythmées par le vacarme des sirènes qui annonçaient la descente d’une équipe dans le fond, leur remontée et malheureusement, en de trop nombreuses occasions, les accidents.

 

Yvonne avait accouché avec pour seule assistance, la présence réconfortante, mais peu efficace de Mariette, une vieille femme au visage couvert de verrues, un peu rebouteuse. Elle se prétendait spécialiste des cataplasmes et autres techniques médicales à base de décoctions de racines, de plantes sauvages et d’abats d’animaux. D’aucuns la considéraient comme une adepte de la sorcellerie et, dans le plus grand secret, certains la consultaient pour soigner leurs maux les plus secrets ; hémorragies, stérilité, et bien que personne ne l’ait prouvé, elle se transformait à l’occasion en faiseuse d’anges.

 

A l’heure du ramassage, au moment où aux quatre coins du village résonnaient les roulements des caisses, sonnant le rassemblement des groupes de gilles dispersés dans la commune pour se retrouver au premier rondeau, Jeannine poussa son premier cri.

Un hurlement qui déchira le climat morose de la rue.

Ils étaient peu nombreux les mineurs qui avaient les moyens de louer les costumes, les chapeaux et alimenter les cagnottes qui allaient financer les agapes carnavalesques, mais pour rien au monde, ils n’auraient raté le cortège de l’après-midi.

 

Le nourrisson était chétif, moins de trois kilos et le médecin de garde, arrivé quelques heures après la libération de la mère parut pessimiste quant aux chances de survie de l’enfant.

Il prescrit quelques médications pour Yvonne, bouillons roboratifs et nourritures riches pour qu’elle puisse transmettre ses vitamines, sa force et son énergie à sa fille et recommanda, le docteur étant fort pratiquant, de prier pour l’âme de l’enfant en s’adressant à Dieu, à la Vierge Marie et aux différents saints compétents pour ce type de problème.

 

Mariette baigna la petite Jeanine dans une bassine remplie d’une eau tiède parfumée au camphre et à la citronnelle, puis elle la remit au sein de sa mère, tétant goulûment le colostrum annonciateur de laitances abondantes et généreuses.

 

La petite fille se mit à grandir tout naturellement et personne ne sut jamais si la robustesse qu’elle affichait résultait des prières de sa mère, des incantations de Mariette la magicienne ou tout simplement de la richesse du lait maternel.

A six ans, on la reconnaissait au loin à la tignasse d’une blondeur safranée qu’elle portait avec une élégance déjà féminine.

Ses longs cheveux légèrement bouclés, brillaient à la lumière du soleil comme un casque d’or, créant jalousie et envie chez ses congénères.

Bien que la chose intriguât, personne dans le quartier ne semblait se soucier de l’absence de mari dans le foyer d’Yvonne, Jeanine grandissait sans père et ne s’en affectait point, du moins apparemment !

 

Au Café des Bons Amis, où la Belge, cette bière ambrée légèrement amère coulait à flot les jours de paie, les ragots filaient bon train lorsque la Jeanine passait sur le trottoir pour rejoindre la maison familiale au sortir de l’école.

Sur ton de messe basse, chacun y allait de son explication sur les origines de la petite.

Certains affirmaient qu’à la Libération Yvonne s’était amourachée d’un beau GI américain qui se serait défilé aussi vite qu’il était arrivé, alors que d’autres certifiaient que c’était chez l’ennemi qu’il fallait chercher le mâle fécondateur. Or, personne n’avait jamais vu Yvonne au bras d’un allemand.

A l’heure où les femmes venaient rechercher leurs maris au bistrot avant que toute la « quinzaine » ne disparaisse en tournées générales, aucun des deux camps n’avait réussi à convaincre l’autre de sa théorie sur les origines de Jeanine, mais ceux qui soutenaient que la gamine était la fille d’un boche commençaient à gagner du terrain.

Rapport aux cheveux !

 

Pierrot, le fils de la tenancière du café ne ratait pas une miette de cette conversation. Il était passionné par le problème. Installé au fond de la salle, à-côté du gros poêle en fonte, il feignait de se concentrer sur son devoir de calligraphie, la langue coincée entre les lèvres, alors que son esprit s’enflammait de cette polémique.

Que cette petite blonde qu’il croisait tous les matins, elle entrant à l’école des filles, lui pénétrant dans la cour voisine, celle réservée aux garçons et dont il rêvait, fasciné, toutes les nuits, soit l’objet de tant de conversations la rendait plus inabordable encore.

Il aurait tellement voulu l’accoster, marcher à ses côtés, lui parler, mais Jeanine ne lui accordait pas un regard, encore moins une parole.

Pierrot se sentait méprisé et les années passant son amour pour elle se transforma en une haine féroce, tenace, redoutable.

- Pas de doute ! Pour être aussi hautaine, sûrement que c’est la fille d’un boche, affirmait-il à qui voulait bien l’entendre, tentant de répéter les diatribes cent fois répétées par les clients enivrés du café.

Ce qui les agaçait le plus, c’est le silence dans lequel Jeanine se murait.

Jamais un mot, jamais une réponse à un bonjour lancé au hasard d’une promenade dans le quartier !

 

Alors qu’elle venait de fêter ses huit ans, Jeanine se fit de plus en plus rare.

Elle avait changé d’école. En pension dans une ville lointaine, elle ne revenait chez sa mère qu’une fois les vacances scolaires décrétées.

Lors de ses rares séjours familiaux, elle ne fréquentait guère que Mariette, la sorcière qui était devenue sa marraine de cœur, la seule qui parvenait à lui arracher un semblant de sourire.

La vieille lui racontait des histoires pendant des heures tout en peignant ses longs cheveux blonds qui lui arrivaient maintenant au niveau des reins.

Ses absences avaient calmé l’enthousiasme des polémiqueurs et les débats de circonstances au bistrot s’étaient orientés vers des considérations plus politiques. Le syndicalisme commençait à poindre et bien des mineurs s’en inquiétait, tandis que d’autres, ceux qui parlaient de grèves, s’en réjouissaient.

Pierrot, lui s’en moquait et s’obstinait à percer le mystère de la naissance de Jeanine.

Quoiqu’il ne se l’avouât pas, au fond de lui, il l’aimait encore, mais il souffrait de ce mutisme dans lequel elle persévérait à demeurer à son égard.

 

Quelques années plus tard, Yvonne déménagea.

Trois mois après la mort de la rebouteuse, elle avait fait l’acquisition d’une belle maison dans un des quartiers les plus huppés du village. La sorcière qui vivait misérablement avait fait don de tout ce qu’elle possédait à Jeanine. On parlait de plusieurs centaines de pièces d’or qu’elle avait amassées au fil des années, surtout grâce aux avortements qu’elle monnayait très cher avec les bourgeoises du pays qui s’étaient retrouvées grosses trop jeunement des œuvres de quelques zazous mal intentionnés et trop peu fortunés pour assumer leurs quelques minutes de plaisir.

 

En 1962, Pierrot était devenu un solide gaillard de seize ans, sûr de lui et qui, la clope au bec, roulait des mécaniques dans les zones les plus mal famées de la ville.

Ce soir de janvier était réservé aux soumonces générales, préliminaires obligés avant le sacro-saint carnaval qui verrait Jeanine fêter elle aussi ses seize ans.

Dans les rues, ce n’étaient que fanfares, liesses, sarabandes de masques et de costumes les plus bigarrés. Les estaminets ne désemplissaient pas et Pierrot commençait à ressentir les effets des nombreuses pintes de bière qu’il avait avalées en à-cul, discipline dans laquelle il se vantait d’exceller devant les yeux ébahis des copains de sa bande, fiers de leur chef.

Le ton montait et quelques querelles éclataient comme à l’habitude, bien souvent rapidement étouffées par les patrons de bistrots aguerris à ce genre de situation.

Au travers de la vitre embuée du Café du Commerce, il aperçut la Jeanine qui avait déserté le quartier depuis quelques années. Elle dansait au milieu d’un groupe joyeux portant des costumes bavarois. En culottes de cuir, chemises à carreaux, chapeaux à plume ou longues nattes blondes pour les jeunes filles, ils formaient une farandole fantaisiste.

« La fille du boche ! » se dit-il.

 

Ils la laissèrent pour morte, mais elle survécu.

Cela alla très vite.

Intimant l’ordre à sa mauvaise troupe de le suivre, ils emmenèrent Jeannine au fond d’une sombre ruelle où quelques tentures se fermèrent lorsqu’ils commencèrent à l’injurier.

Pierrot brandit une paire de ciseau devant les yeux éberlués de la jeune fille, tandis que deux de ses complices la ceinturaient, tout en la pelotant.

- Tu me reconnais, salope ?

Elle se tut.

Elle ouvrait la bouche, mais aucun son ne sortait de sa gorge.

- Tu sais ce qu’on a fait aux filles dans ton genre ? Tu le sais, dit ?

Le silence de Jeanine décuplait la rage de Pierrot.

Il coupa les deux tresses qu’il agita comme un trophée puis il incisa, trancha, taillada sa chevelure, répétant les gestes ignobles de certains prétendus résistants quelques années auparavant.

Le mutisme de Jeanine était insupportable et Pierrot en avait les larmes aux yeux.

Il vit dans son regard toute l’animosité de la fille.

Toutes ces années d’enfance pendant lesquelles il avait rêvé de séduire cette gamine blonde, butant sur son mépris taciturne lui repassaient en mémoire, comme un cauchemar.

 

Pierrot laissa ses camarades s’amuser de ce corps si jeune, profitant de l’incapacité de la jeune fille muette à appeler des secours.

Tous, ils se satisfirent en elle, chacun à leur tour.

Certains plus vite que d’autres.

Elle garda les yeux grands ouverts, les fixa pour conserver dans sa mémoire le portrait de ceux qui allaient devenir l’objet de sa vengeance.

 

La seule erreur qu’ils commirent fut sans doute de ne pas l’assassiner.

 

  

                                                                          Ecaussinnes, 15.12.04

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