Train pour l'enfer

Nouvelle

 

A quelques jours de Noël 97

 

 

Pour la centième fois de la journée, la petite locomotive repasse entre ses jambes et la fait tressaillir.

Cela dure depuis plus de quarante ans et Lucienne ne s’est toujours pas habituée. Sa vie est contaminée par des sursauts d’angoisse chaque fois que le modèle réduit traverse la cuisine et qu’André actionne la trompe. Inlassablement, le jouet tourne de pièces en pièces, n’interrompant son périple lancinant que lors d’un heureux et salutaire déraillement. Durant ces courts répits, André se met à grognasser et rampe, se déplaçant à la force des bras, jusqu’à l’endroit de l’incident. Les grommellements perdurent le temps de la réparation, puis font place à des petits cris de satisfaction. Reprend alors l’obsédante ronde du charroi ferroviaire, la lente marche vengeresse de l’homme blessé, dans son corps comme dans son esprit.

 

Après l’accident, les médecins avaient été catégoriques. Le mutisme d’André n’était pas une séquelle du drame. Aucune lésion cérébrale ne pouvait justifier ce comportement aphasique, l’explication se trouvant, d’après les spécialistes, à chercher dans le domaine du traumatisme d’origine psychologique.

Lucienne avait rapidement compris que ce silence était volontaire.

Sur son lit de torture, découvrant qu’on venait de le priver pour toujours de ses deux jambes, entre ses larmes de souffrance, elle avait lu son regard. Elle avait compris le message. Jamais autant de haine n’avait été concentrée en un aussi bref instant. Toute la rancune et l’animosité d’une vie amputée, dans la fulgurance de ses yeux fixés sur elle. Lucienne n’en pouvait plus de cette grimace répugnante qui défigurait son visage, à la limite entre le sourire gêné du bourreau et l’expression d’une profonde arrogance dédaigneuse.

L’heure des repas était des plus pénibles.

Il mangeait lentement, longtemps, profitant de chaque bouchée, l’observant jusqu’à l’ultime mastication. Il engloutissait la nourriture pendant d’interminables minutes, mécaniquement, indifférent au contenu de l’assiette. S’en suivait un énorme rot guttural, ce rite qui, ancestralement, traduisait la satisfaction d’une ripaille roborative, était dans la démarche d’André une preuve supplémentaire de son dédain pour Lucienne.

 

Elle n’en pouvait plus !

Dans un accès de rage vengeresse, elle se mit à piétiner les petites locomotives, les michelines et les wagons. Les petites barrières rouges et blanches volaient en éclat, la gare miniature, pulvérisée d’un coup de pied, tout le réseau ferroviaire d’André anéanti en quelques secondes, quarante années éparpillées en milliers de fragments plastifiés.

Epuisée, elle vint s’offrir à lui. Implorant la délivrance, la fin du calvaire.

Agenouillée face à la chaise roulante de son mari, elle le regarda, hébétée. Elle l’exhorta d’en finir.

- Punis-moi ! supplia t-elle.

Alors il serra.

Ses mains restées puissantes de ces quelques années de travail se refermèrent autour de sa gorge et il l’étrangla lentement, relâchant l’étreinte au premier craquement, pour qu’elle souffre. Il jouissait de ses larmes. Ses yeux commencent à quitter leurs orbites.

Elle était morte et semblait esquisser un sourire de délivrance.

     

    

Une matinée glaciale de janvier 58

 

 

Des semaines déjà que Lucienne rumine son projet. Elle sait que Joseph, le responsable de la corne d’appel ne résistera pas à la tentation des charmes qu’elle lui a déjà partiellement dévoilés. Lui en montrer juste assez pour aiguiser son désir. Joseph, tout le monde le sait, est ce qu’on appelle péjorativement un brave garçon, un peu limité, un simple d’esprit, qui vit péniblement l’abstinence des sens à laquelle le confine les limites de son intelligence. Chaque fois qu’il la croise, ses yeux se mettent à pétiller d’envie. Elle sait que lorsqu’elle viendra le rejoindre au bord de la voie ferrée, occupé, qu’il sera à surveiller l’arrivée d’un convoi, il en oubliera l’importance de sa mission : prévenir les cheminots de l’arrivée d’un train, pour qu’ils interrompent momentanément leur tâche.

La brume sera sa complice et son amant, le beau chef de gare l’a prévenue que l’équipe d’André travaillerait toute la journée à la vérification des éclisses le long des voies en amont du poste d’aiguillage. Elle connaît les horaires par cœur et se les répète pendant qu’elle se compose un inutile visage séducteur.

 

Il est à son poste. Le train de marchandises qui s’en va vers les charbonnages devrait passer d’ici un petit quart d’heure. A ce moment, il devrait prendre son inspiration, profondément, et vider ses poumons dans la trompe, énergiquement. « Les autres » auront moins de cinq minutes pour quitter le ballast, l’équivalent de dix minutes d’une marche décidée.

Joseph ne s’est pas fait prier. Pour peu, il en aurait eu terminé son ouvrage et aurait pu rejoindre sa place, mais Lucienne avait envisagé que cet empressement puisse être fatal au bon déroulement de son plan.

Le garde-ligne poussait son ultime gémissement lorsque le train passa. Il n’eut que le temps de remonter ses vieux pantalons de velours et se précipiter vers sa corne d’appel.

Trop tard, espérait Lucienne.

Le train pour l’enfer était lancé vers son sinistre destin.

 

Une heure plus tard, un émissaire des Chemins de Fer aux allures de croque-mort venait l’informer de la tragédie incroyable qui venait de frapper une équipe de dix courageux ouvriers dirigée par son mari.

- Sortant de la brume comme un monstre la machine a happé tous nos hommes, un affreux carnage qui endeuille toute notre corporation… mais… cette tragédie laisse un survivant. Votre mari, se précipitant, d’après les témoins, pour arracher le plus jeune apprenti du groupe, dans un geste aussi héroïque qu’inutile, est le seul à en réchapper. Mais son état… comment dire… Son, état est préoccupant !

 

Joseph n’avait pas survécu au drame. Le soir même, il mettait un terme à sa vie, voulant sans doute partager le sort des autres victimes, il s’était couché sur la voie au moment du passage de l’express de 21 heures. Ne laissant aucune autre explication qu’un morceau de lingerie féminine au creux de la main.

Lucienne ne sut jamais qu’avant de prendre cette décision, Joseph avait écrit une dernière lettre. De sa plume malhabile, il avait rédigé ce texte laconique à l’adresse d’André : « Excuse-moi ! »

 

    

Noël 97

 

 

Gabriel vit dans cette institution pour handicapés depuis toujours. Il a eu trente-neuf ans au mois d’octobre. Pour ne pas le chagriner, on ne lui a pas dit que sa maman était morte et qu’il ne recevrait pas, comme chaque année, de nouvelles petites locomotives en modèle réduit, pour son train électrique. Il ne sait pas non plus que son papa est en prison. De toute façon, il s’en moque, il ne l’a jamais vu, il paraît qu’il ne sait pas marcher.

Cette année, sous le sapin, un beau cadeau attendait Gabriel : une magnifique trompe en véritable corne, on dirait qu’elle est vieille et qu’elle a déjà servi, mais ce n’est pas grave.

Gabriel est content.

Il se demande qui lui a envoyé ce bel instrument.

 

                                                                           

 

                                                                          Jean-Philippe Querton

                                                                         22/12/02

 

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